Traduction générée par IA · Original russe

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Dmitri Gloukhovski · Enregistrement

4.

Maxim écoutait de la musique classique sur Radio Orphée ; Kiryoukha appelait cette radio « Morphée ». Là-bas, les chefs d’orchestre comme les animateurs gardaient encore leur neutralité et diffusaient depuis quelque belle époque où les dernières guerres s’étaient achevées du temps des Nibelungen et où, depuis, le monde semblait tout entier baigné de félicité. Radio Morphée n’avait même pas de journal d’information, histoire d’épargner des problèmes de sommeil et de digestion à son public cultivé, déjà plus tout jeune.

Les voitures s’extirpaient du tunnel en jets compacts, comme la viande à travers les trous d’une grille de hachoir. La farce de fer s’étalait lentement sur le plateau de béton de la troisième ceinture. On aurait dit que l’exode avait eu lieu — combien de gens étaient partis ! — et pourtant, les embouteillages n’avaient pas diminué. Moscou était décidément insensible aux décimations : elle avait été, elle était et elle serait toujours. On pouvait la faucher autant qu’on voulait, il en repousserait toujours une nouvelle.

Mais dans ce cas précis, la simple arithmétique ne suffisait même pas à expliquer quoi que ce soit : il fallait faire intervenir les mathématiques supérieures. Moscou était à l’arrêt parce que les satellites déraillaient. Parce que le navigateur n’affichait plus partout qu’un immense Cheremetievo et qu’on ne pouvait compter, comme dans sa lointaine jeunesse, que sur sa connaissance de la ville. Les chauffeurs de taxi immigrés, éjectés de Yandex, s’embrouillaient et se perdaient, allaient et venaient comme des robots privés de leur Skynet et demandaient aux passagers de leur indiquer la route. Et les embouteillages ne s’affichaient pas encore. Les gens avaient déjà désappris à vivre de mémoire, comme avant ; ils avaient perdu le contact avec le terrain, s’étaient habitués au nuage, et leur mémoire, devenue inutile, s’était atrophiée. Il fallait maintenant réapprendre à vivre comme autrefois, puisque l’avenir était bloqué ; mais ça avançait lentement.

Moscou était engluée dans les embouteillages et maudissait Yandex. La colère s’accumulait chez tout le monde. Elle laissait dans la bouche un goût amer, comme la bile ; il fallait bien cracher sur quelqu’un. Alors, on détestait le navigateur, les satellites défaillants. On préférait considérer les satellites comme des êtres indépendants, comme l’instance suprême. Mais pourquoi les satellites déraillaient-ils ? Pour quelle raison ? Là, les gens s’efforçaient de ne pas y penser. Parce que cela lançait une chaîne de déductions qui finissait par des menottes aux poignets.

Sur Radio Morphée, ils passaient Wagner.

Wagner… Intéressant. Peut-être que c’était quand même un signe ? Qu’ils envoyaient des messages codés, qu’ils clignaient discrètement de l’œil à leurs semblables. Le Lac des cygnes, évidemment, ils ne pouvaient pas le programmer, ce serait trop évident, mais Wagner…

Maxim cherchait partout des signes de la part de ceux qui pensaient comme lui : un regard particulièrement complice, un sourire sceptique réservé aux initiés, une longue poignée de main, comme un secret de francs-maçons, un « Non à la guerre » écrit au marqueur dans l’ascenseur ou, sur les panneaux de signalisation, à côté du « Attendez » imprimé au pochoir, un ajout manuscrit au marqueur : « il va mourir ». Maxim savait qu’il devait y avoir autour de lui beaucoup de gens comme lui, qui, après plus de trois ans de guerre, ne s’y étaient toujours pas résignés, pour qui elle était devenue une habitude, mais pas la norme, et qui menaient ainsi, en douce, leur petite guérilla, sans espérer vaincre le Moloch de l’État dans cette lutte perdue d’avance, ni même l’empêcher vraiment de dévorer des vies — cela dépassait aussi les forces d’un individu —, mais simplement, au moins, l’empêcher de pénétrer dans le minuscule périmètre dont ils étaient responsables. Se sauver soi-même et sa famille, et peut-être même un inconnu de passage.

Comme à la fin de l’époque soviétique, quand chaque intellectuel gardait une figue dans sa poche : bien sûr, une figue, ce n’est pas un couteau finlandais, mais ne pas participer à tout ce totalitarisme, c’est déjà résister, car le totalitarisme sans totalité n’est pas du totalitarisme. Et puis, n’est-ce pas le refus de participer des gens qui a fini par faire s’effondrer le Sovok ? En hommage à cette figue dans la poche, Maxim appelait « la clandestinité figuée » ceux qui étaient comme lui. L’accent sur le « I ».

Wagner s’était tu, place à Liszt. Puis Chopin.

Avec une telle bande-son, tout devenait supportable, dans l’ensemble. D’abord, elle était anachronique, et cela convenait à Maxim : le temps collectif s’était de toute façon heurté aux tranchées, aux champs de mines, aux zones de mise à mort par drones, et s’était arrêté. Là, il écoutait et avait l’impression de ne pas être en Russie en 2025, mais nulle part, dans sa dimension à lui. Ça, c’était la première chose. Deuxièmement : même si la planète était grippée, même si le continuum temporel de la société avait déraillé, toi, tu étais un brave garçon, tu ne gâchais pas ton temps personnel, tu te cultivaient — voilà Chopin, et voilà Schopenhauer ; il y avait encore tant à fouiller dans la culture mondiale, on pouvait s’y enfouir jusqu’au cou, et ce n’était pas si terrible, en somme, que tous tes projets soient tombés à l’eau : dans la vie, tout ne doit pas forcément aller toujours de l’avant et vers le haut, parfois, creuser en profondeur, ça fait du bien aussi.

À droite et à gauche, des voitures chinoises, au look futuriste, aux formes lisses. D’un côté, une beauté minaudière se refaisait une beauté, pinçant les lèvres devant le miroir rabattu ; de l’autre, un homme à la virilité ostentatoire tournait le volant du bout du doigt : biceps tatoués, dos musculeux. On avait envie de les présenter l’un à l’autre, ils semblaient faits l’un pour l’autre.

Les voitures européennes s’étaient raréfiées, et désormais, on ne pouvait en faire entrer que par des voies détournées et à prix d’or ; les Chinoises, elles, étaient partout, disponibles sans attendre, et leur prix faisait envie. Maxim lui-même les lorgnait parfois, sans le vouloir. Mais seulement dans la rue, et discrètement ; par principe, il ne mettait pas les pieds dans leurs concessions. Les « bouilloires », comme Maxim les appelait, avaient envahi Moscou après le début de la guerre et, à ses yeux, en étaient la conséquence directe. La Russie avait été excommuniée de l’Église occidentale de la consommation pour sa barbarie et son cannibalisme, l’industrie automobile allemande lui avait été retirée, et les Chinois avaient déferlé dans les espaces ainsi libérés. La Chine n’avait pas l’intention de punir la Russie pour son immoralité, et semblait même faire le contraire, l’encourager : l’ersatz chinois était non seulement à la portée de toutes les bourses, mais, comparé aux formes étriquées des Européennes, il avait l’air d’un visiteur venu du futur. Mais c’était un tout autre futur, étranger, high-tech, mais inhumain. Rien à voir avec celui que Maxim avait autrefois imaginé et prévu pour lui-même.

Ainsi, tous ceux qui se réjouissaient des voitures chinoises, à ses yeux, saluaient d’un côté le Grand Pare-feu, les notes sociales et le Goulag numérique, et de l’autre le Sonderweg russe, toutes ces khokhloma et cette rusticité, la rupture avec l’Europe et, par conséquent, la guerre elle-même. Des collaborateurs, des agents du totalitarisme et des traîtres au rêve d’un avenir européen pour la Russie, maugréait Maxim.

Dans les embouteillages, il lorgnait toujours les voitures chinoises avec un intérêt qui se voulait dégoûté, comme s’il cherchait à discerner les faiblesses et les vices de leurs propriétaires, qui les avaient poussés à faire ce choix ; mais, en même temps, il dévorait des yeux leurs tableaux de bord, tout droit sortis de films de science-fiction. Quant aux marques, avec leur prononciation illogique — enfin, comment et pourquoi « Hongqi » se lirait-il « Hongtchi » ? Bon, Kiryoukha lui avait expliqué ; tout seul, il ne l’aurait jamais deviné —, il finissait malgré lui par les apprendre et les retenir.

Lui, Maxim, continuait à rouler dans son Audi A6, qui commençait déjà à perdre ses morceaux.

Peut-être leur en voulait-il autant simplement parce que leur heure était venue et que la sienne s’en allait. Ou peut-être parce que leur pari avait gagné et que lui s’était trompé. C’était ça ? Non, il n’était pas fait de manière aussi vulgaire, aussi simpliste. Tout cela était bien présent aussi, évidemment, s’il voulait être parfaitement honnête avec lui-même, mais là-dedans, il n’y avait que vingt pour cent de préoccupations terrestres et égoïstes, et quatre-vingts pour cent de principes existentiels. D’accord, trente contre soixante-dix.

À soixante-dix pour cent, Maxim était triste de voir les plaques tectoniques s’écarter, l’Eurasie se fracturer, la Russie retourner sous la Horde. Et surtout, parce qu’elle se donnait à la Horde avec lubricité, visiblement soulagée de pouvoir enfin se débarrasser de sa robe européenne, austère et étroite, se réjouissant du dépit de ses tuteurs occidentaux, et allant jusqu’à les accuser, eux, uniquement pour les tourner en ridicule, de sa débauche et de ses excès. En gros : « Voilà ce que vous avez obtenu avec vos restrictions et vos interdictions : vous nous avez poussés à bout ! Et vous, avez-vous seulement le droit de nous faire la leçon, avec votre hypocrisie et vos perversions secrètes ? N’est-ce pas vous qui nous avez bercés de promesses et qui, après nous avoir endormis, nous avez violentés dans notre sommeil enchanté, nous avez pervertis ! Pervertis, messieurs-dames. »

Bien sûr, il n’y avait là rien de nouveau. C’était tout le réflexe russe : présenter chaque péché commis par soi comme une réponse à un péché encore plus grave commis par l’autre, comme un acte de juste rétribution, après lequel, était-on censé croire, le conte était fini. Quant aux conséquences de ce péché, même les plus catastrophiques, on proposait de les renvoyer à une autre histoire, sans aucun lien avec la précédente, puisqu’elles se situaient sur un autre tour de la spirale du développement historique. Mais en réalité — précisément à cause du refus d’examiner les causes et les conséquences au-delà de ce qui était utile sur le moment —, en Russie, cette spirale n’en avait que les apparences formelles, celles d’un mouvement sur l’axe t ; au fond, c’était un cercle. Un cercle de béton, rempli à ras bord de farce de fer.

De cette éternelle fable populaire russe que le peuple se racontait à lui-même, où la justice consistait à transformer la victime en bourreau, après avoir souffert jusqu’à l’abnégation, puis à son tour à frapper en y mettant du cœur, où l’humiliation et la vengeance étaient la queue et la gueule de l’ouroboros, Maxim n’était ni lecteur ni admirateur. Mais il refusait de tirer un trait sur le peuple, et plaçait ses espoirs dans les Lumières, qui n’avaient toujours pas eu lieu en Russie. Autrement dit, avant de désespérer du peuple, il fallait encore essayer sur lui ce dernier remède. La Russie avait raté les Lumières, disait Maxim à ses amis sceptiques et apocalyptiques, lors de leurs débats : elle les avait remplacées par l’alphabétisation de masse. On avait appris au peuple à lire, mais on ne lui avait pas donné les bons livres. Il fallait mettre les bons livres entre les mains des gens, puis leur faire un quiz dessus pour être sûr que le contenu était bien assimilé.

Alors, Maxim considérait modestement son travail comme une parcelle du front de la lutte générale pour les esprits et les âmes ; plus précisément, il combattait pour que les leçons du passé soient retenues, que les bourreaux cessent de se faire passer pour des victimes et que la Gondwana d’un monde éclairé et global survive. Il n’en parlait à personne, parce qu’il n’était pas vantard — ou plutôt, parce qu’il avait honte de se vanter —, mais, seul avec lui-même, c’était bien ainsi qu’il voyait les choses. Sauf qu’en ce moment, sur le front occidental, les choses bougeaient, et pas dans le bon sens.

— Ils ont bousillé la Gondwana, ces connards, marmonna Maxim tout haut. Quelle Gondwana ils ont foutue en l’air !

Il arriva à son magasin avec ces pensées défaitistes. Il se gara dans la cour, se regarda dans le rétroviseur et y découvrit soudain un homme usé par la vie, qui lui était presque étranger, rien à voir avec la photo de passeport qui, semblait-il, datait d’hier. Une année comptait double.

Il soupira. Sortit.

— Bonjour, Maxime Pavlovitch ! lui lança le gardien avec un sourire familier.

— Salut, Valer, répondit Maxim en lui souriant à son tour et en lui tendant la main.

• • •

Ouliana se réveilla tard, à cause de la pleine lune. À l’aube, elle avait fait un mauvais rêve ; elle aurait dû s’en dégager plus tôt, mais même dans son sommeil, elle se rappelait qu’au-dehors l’attendait quelque chose d’encore plus terrible — parce que c’était réel.

Elle ouvrit les yeux, reprit ses esprits, resta allongée un moment.

Il fallait prendre un billet. Pour quand ? Elle ouvrit le site des chemins de fer, parcourut les horaires, sans vraiment réussir à réfléchir, mais de plus en plus nerveuse. Partir de jour ou de nuit ? Ce choix tout simple lui donna chaud ; elle rejeta la couverture. Qu’est-ce qui n’allait pas ? Tout était pourtant clair : bien sûr, il fallait aller voir Sacha au plus vite, le retrouver. Ça, c’était d’un côté. De l’autre, elle devait se remettre en état ; elle ne pouvait pas se présenter devant lui en épouvantail, avec de telles nouvelles et de telles propositions. Mais il y avait encore autre chose… La petite aiguille noire d’une boussole qui indiquait obstinément, en la faisant trembler, la direction où Ouliana ne voulait pas regarder. Où ?

Elle tenait son téléphone lourd entre les mains et fixait l’écran, pétrifiée. Elle devait faire quelque chose. Il fallait qu’elle fasse quelque chose.

Appeler la mère de Sacha. Voilà quoi.

L’appeler et parler des projets avec elle. Lui demander conseil, se mettre d’accord pour voyager ensemble. Savoir, en fait : est-ce qu’il avait réussi à la joindre, elle ? Et si ce n’était pas le cas ? Il avait son numéro à elle en tête, mais celui de la maison ? Il fallait alors dire à sa mère que Sacha était vivant !

Non, se ravisa Ouliana. Ce n’était pas possible qu’il ne connaisse pas le numéro de la maison ; et s’il y avait bien quelqu’un qu’il avait dû appeler en premier, c’était sa mère ! C’est ça, il l’avait appelée. Il l’aimait, il l’aimait même trop ; il l’aimait et, en plus, il avait peur d’elle. Quand elle lui avait interdit de parler de mariage avec Ouliana, il avait baissé les bras. Il avait choisi sa mère.

Et alors, ça voulait dire quoi ? Ça voulait dire qu’elle était déjà au courant, depuis la veille, et qu’elle n’avait pas appelé Ouliana, qu’elle ne lui avait rien dit. Même un miracle pareil n’avait donc pas réussi à l’adoucir : elle rejetait Ouliana comme avant. Dès le début, Tatiana avait décidé de la détester, sans aucune raison — uniquement parce qu’Ouliana était plus âgée que son fils, et aussi à cause de son métier. Pas assez bien pour son petit chéri.

Pourquoi ? Pour rien. C’était une salope, voilà tout.

Mais quand même, pourquoi ne lui avait-elle rien dit ? Pourquoi ne l’avait-elle pas prévenue ?

Juste parce qu’elle ne l’aimait pas ? Non, il y avait autre chose.

Parce qu’elle ne lui faisait pas confiance. De quoi pouvait-elle soupçonner Ouliana ? À quoi pouvait-elle s’attendre de sa part ? À ce qu’elle parte pour Moscou, à ce qu’elle insiste pour l’épouser. Ouliana lui avait dit franchement, en face, tout ce qu’elle avait sur le cœur.

Sacha dormait encore, visiblement. Ouliana lui écrivit « Bonjour mon chéri », lui envoya des cœurs et lui annonça qu’elle viendrait bientôt le voir. Les cœurs étaient rouges, mais pas de la même couleur que le sang. Heureusement qu’il y avait les émoticônes, se dit Ouliana. C’était plus facile de les envoyer que de chercher les mots.

Elle ne supportait plus de rester couchée. Ouliana se leva d’un bond et se mit à arpenter son petit appartement comme une cage. Elle se brossa les dents jusqu’au sang ; en faisant cuire son porridge, elle se brûla avec la vapeur, et se cogna douloureusement le petit orteil contre un coin. Elle attrapait son téléphone, vérifiait, le reposait. Elle attendait toujours que Tatiana lui écrive ou l’appelle pour lui annoncer que Sacha était vivant. Mais rien, en vain.

Donc, elle ne voulait pas lui parler.

Bon, imaginons qu’Ouliana l’appelle la première. Qu’elle lui avoue qu’elle compte aller voir Sacha à Moscou, qu’elle a déjà tout arrangé avec lui. Qu’est-ce qu’on lui répondrait ? « Reste assise et ne va pas fourrer ton nez partout. On a déjà tout décidé sans toi et à ta place, alors ne t’avise pas de t’en mêler maintenant. » La mère de Sacha prononça ces mots si nettement, si clairement dans sa tête, avec sa voix nasillarde à la con, qu’Ouliana en fut toute secouée.

Elle alla à la cuisine chercher des bonbons. Elle avait terriblement envie de sucre. Avant, elle n’avait jamais eu ça, et maintenant, d’un coup, ça lui prenait, comme une sorte d’obsession. Elle n’avait pas la force de résister. Alors Ouliana s’y abandonna et se goinfra.

Allez, appelle-la.

Appelle-la et dis-lui qu’il a été retrouvé, que c’est une immense joie, qu’il est vivant, qu’il est à Moscou, dans tel hôpital. Excuse-toi pour tout ce que tu lui as dit, accepte-la, reconnais-la, propose-lui de partir ensemble. Qu’est-ce que ça te coûte ?

Elle ne l’appelait pas.

Ouliana s’était rongé tous les ongles, et la mère de Sacha continuait de refuser de l’appeler, ne voulait pas d’elle comme belle-fille. Une salope, ça reste une salope. Elle n’avait pas appelé pendant qu’Ouliana était chez le coiffeur, ni pendant qu’elle choisissait des vêtements pour Moscou. Parce qu’elle avait décidé de mettre Ouliana complètement à l’écart, de la larguer dans une carrière comme un camion-benne y déverse ses scories, et de vivre tranquillement sans elle et sans son petit garçon.

Si c’est comme ça, se murmurait Ouliana en se regardant dans le miroir — déjà coiffée, jolie et furieuse, furieuse parce que la mère de Sacha l’avait trompée —, alors moi non plus je ne t’appellerai pas et je ne te préviendrai pas que je pars. Peut-être que tu es déjà dans le train, et que j’ai attendu ici toute la journée pour rien, le temps que tu te prépares, le temps que tu changes d’avis. J’ai juste perdu mon temps, je te l’ai offert.

J’aurais dû me lever tout de suite et prendre le premier train pour arriver avant toi. Pour que tu n’aies pas le temps de lui remplir les oreilles avec tes histoires : que je suis une pute, que je suis intéressée, que je suis infidèle. Dès l’enfance, on apprend aux garçons à croire leur mère sur parole ; la parole d’une mère est sacrée et pèse lourd, douter d’elle est un péché. Essaie donc de la contredire par quelque chose : rien ne pourra la faire taire. Elle pèsera plus lourd que tout ce que tu voudras.

Ouliana écrivit de nouveau à Sacha, sur le numéro d’où il l’avait appelée. On lui répondit qu’il était avec le médecin, en consultation, mais qu’il avait demandé après elle, pour savoir quand elle viendrait. Était-ce le moment de se renseigner sur sa mère ? Elle avait envie de lui écrire : Ta mère vient te voir ? Ou : Elle est déjà arrivée ? Ouliana hésita, hésita encore, puis s’abstint. Ce qui doit arriver arrivera, se dit-elle. S’il ne parlait pas lui-même de sa mère, c’est qu’il ne le voulait pas.

Et tout au fond, une pensée sournoise se faufila, pas même encore formulée clairement : s’il ne se pressait pas lui-même de l’appeler, alors, elle, elle n’allait certainement pas le pousser à le faire. Ce n’était pas à elle de lui rappeler sa mère, s’il l’avait oubliée. Et il n’y avait rien de vil là-dedans : lui et elle avaient leur famille à eux, et Ouliana et lui auraient la leur. La pensée se faufila, puis s’enterra dans la vase.

Si elle ne savait pas, alors qu’elle ne sache pas encore. Il fallait gagner du temps. Il fallait gagner du temps sur la mère de Sacha. Sinon, Tatiana Nikolaïevna allait tout simplement bouffer Oulianotchka, et basta.

C’était ça, le rêve, se rappela-t-elle, comme si elle y était encore. Il y était question de Tatiana. Il ne fallait rien lui dire, parce qu’elle annulerait tout, interdirait tout, gâcherait tout. Dans le rêve, elle empêchait Ouliana d’entrer chez Sacha ; elle lui mentait, prétendait que si Ouliana entrait, Sacha mourrait. Elle mentait, mentait, mentait. Elle voulait simplement le garder pour elle, pour qu’il la serve jusqu’au bout.

Ouliana rouvrit les horaires des trains. Il restait un train du soir qui tenait la route et arrivait à six heures du matin. Elle acheta un billet en compartiment ; la différence de prix avec une couchette ouverte était minime. Il fallait qu’elle dorme. Il fallait qu’elle se présente devant Sacha en pleine possession de ses moyens. Il lui restait encore un peu d’argent sur sa carte ; cela devrait suffire pour le voyage, si elle logeait chez tante Marina.

Et après, ce serait quitte ou double.

Ce serait à Sacha de décider.

• • •

La première moitié de la journée s’était déroulée sans incident : Maxim établissait les commandes, arrachait des remises sur les nouveautés comme il pouvait, se défendait contre la camelote que les maisons d’édition ajoutaient en prime aux best-sellers. Bref, il ne quittait pas son bureau. Mais il n’avait pas non plus trop travaillé. Pour les librairies, l’été était la saison morte ; l’essentiel était de tenir jusqu’au premier septembre, quand les gens viendraient acheter des cahiers, des règles et des gommes et qu’ils prendraient immanquablement, avec tout ce matériel, un livre de saison pour la rentrée, un nouveau Pelevine, ou je ne sais quoi d’actuel cette année.

Pour aller déjeuner, Maxim passa par l’entrée principale ; aux caisses, il remit les présentoirs en ordre, caressa avec une tendresse paternelle les livres pour enfants à la mode, recoiffa la littérature intellectuelle, redressa les lauréats du Nobel et du Booker, inspecta la vitrine et les présentoirs, et fut dans l’ensemble satisfait de tout. Tout cela avait fière allure. On y lisait un certain message.

Il sortit et contempla la librairie depuis l’extérieur. L’enseigne « La Bibliothèque de Babel » et le logo inspiré d’Escher s’accordaient parfaitement avec la ville de verre mirage, surgie des ruines de l’usine. Un peu surréaliste, certes, mais pas plus que n’importe quel autre coin de Moscou.

Ici, Moscou était tout à fait d’avant-guerre, hors de la guerre, une Moscou estivale comme les autres, paresseuse et bienheureuse, pareille à un chat au soleil. Maxim était assis à la terrasse d’un café dans la cour voisine, mâchait sa salade, attrapait des flocons de duvet blanc dans son assiette, ne lisait rien, ne regardait rien, préservant son appétit et sa bonne humeur.

Il n’avait pas envie de dissiper la magie sous les névroses et la paranoïa des médias de l’émigration. Tant qu’il lui semblait que tout n’était pas encore perdu, il y avait du plaisir à les lire. Autrefois, Maxime espérait y trouver des nouvelles qu’on ne raconterait pas à la télé, repérer le premier les fissures dans les pieds d’argile du régime. Mais peu à peu, il avait compris que le colosse tiendrait bon, que ses jambes étaient, hélas, d’une épaisseur tout bonnement inimaginable. Et voilà que cette « Meduza » — appelons-la ainsi — avait cessé d’entretenir ce secret espoir. Elle était devenue une vaccination antirabique, une corvée : cinquante piqûres dans le ventre — il faut les faire, pas de discussion, mais ce n’est pas une partie de plaisir.

La vie s’était déformée sous la chaleur de la guerre, avait pris forme — oui, parfois hideuse et cruelle. Et cette « Meduza » et ses semblables mettaient trop en avant tout ce qu’elle avait de cruel et de hideux ; Maxime comprenait pourquoi : il le fallait, puisque personne d’autre n’écrirait là-dessus. Mais la vie d’aujourd’hui n’était pas faite que de laideur, et il était impossible de ne regarder que ça sans avoir aussitôt envie de crever. Bref, Maxime avait de plus en plus de mal à ouvrir Meduza et compagnie.

Et Kiryoukha lui disait : « Mais pourquoi tu la lis tout le temps, tu y es allergique, non ? » Maxime lui-même avait souvent envie de faire ça : pas de se faire vacciner, mais de prendre des opiacés ; pas de lire les nouvelles, mais Proust, Franzen, Fowles ou Joyce — bref, quelque chose qui n’ait absolument rien à voir avec la Russie et, si possible, pas grand-chose avec la réalité non plus. Se laisser bercer par les vagues insipides de Radio Morphée, comme dans un berceau. Mais à cause de la situation de Kirill, il ne pouvait pas couper complètement avec la réalité. La réalité était perfide et mouvante, trompeuse et imprévisible ; impossible de la traverser sous opiacés : il fallait rester constamment sur ses gardes, car elle ne demandait qu’à engloutir les pauvres hères qui s’y perdaient.

Maxime ouvrit Telegram, voulut écrire à Kirill, mais se contenta d’un simple message :

« Ça va ? Alors, l’entretien ? »

Kirill ne répondait pas, et Maxime commençait déjà à s’inquiéter. Son doigt resta suspendu au-dessus du bouton d’appel, mais il imagina son fils soupirer d’agacement : avec cette hyperprotection parentale, on n’a donc jamais la paix…

Et puis, Maxime s’efforçait de ne pas effrayer Kirill sans raison sérieuse. Autrement dit, il essayait personnellement d’élever une génération qui n’aurait pas reçu de coups de bâton. Il réprimait autant qu’il le pouvait sa propre peur de l’État, et à plus forte raison celle de son fils. Depuis sa toute petite enfance, il avait voulu élever un homme libre pour un monde libre. Qui aurait pu savoir que le monde libre aussi finirait sous le couvercle de cuivre ?

Bon, il ne pouvait rien lui être arrivé. Une demi-journée à peine s’était écoulée.

Ou bien si ?

En fait, c’était un sentiment assez terrifiant. Un jour, une comparaison lui avait traversé l’esprit, qu’il n’avait pas osé prononcer à voix haute devant Marina, ni même formuler pour lui-même : c’était comme un diagnostic de cancer. On vous l’annonce — et voilà, désormais vous vivrez dans l’ombre de la mort. Vous aurez toujours froid. Et un jour, proche ou lointain, on se souviendra de vous et on vous écrasera.

On avait jeté son dévolu sur Kirill, leur unique fils, leur merveille. Lui-même ne voulait pas y penser, et interdisait encore à Maxime et Marina d’y penser, mais comment oublier une chose pareille ? Il était dans l’ombre, et toute la famille avec lui.

Un froid dans le dos.

Mais il tint bon et attendit.

« Ça va ) je te raconterai »

Une vague chaude déferla sur Maxime, comme lorsqu’il était enfant, au bord de la mer Noire. La toile d’araignée poisseuse qui lui chatouillait l’âme fut balayée, et il respira aussitôt plus librement. Il voulut envoyer à son fils un autre émoji, quelque chose d’encourageant et d’approbateur, mais il s’y perdit ; et pendant qu’il cherchait, il se rappela que les jeunes avaient déjà remplacé les émojis par des stickers. Il se dit alors que son envie de parler la même langue que son fils était vouée à l’échec et ridicule, comme se teindre les cheveux gris pour avoir l’air d’un homme d’âge indéterminé plutôt que d’un grand-père aux yeux des filles de vingt ans. Inutile de chercher à se coller à la jeunesse avec ses couilles grises, c’est pitoyable. La jeunesse méprise ceux qui lui font des courbettes.

Il écrivit tout de même : « Trop cool ! » Il finit de mâcher, se rechargea au soleil, prit son café dans un gobelet en carton pour le savourer sur le perron avec une cigarette, puis partit au magasin.

Et, à travers la vitrine, il vit tout de suite que quelque chose clochait.

Galina retirait des livres des rayons et jetait de temps à autre un regard par-dessus son épaule. À qui ? Maxime vida son gobelet d’un trait et tira sur la poignée.

— Galina Igorevna, qu’est-ce qui se passe ici ?

Le rayon était clairsemé, on aurait dit une mâchoire à laquelle on avait cassé les dents. Aux pieds de Galina se trouvait un carton où étaient empilés Bykov et Oulitskaïa, ZygAR et Sorokine.

— Les purges ? plaisanta-t-il.

— Là-bas, ces… — Galina inclina prudemment sa tête grise en désignant le fond du magasin. — Des militants sont arrivés.

— Quels militants ?

— Avec des rubans. Des rubans de Saint-Georges.

— D’accord. Qu’est-ce qu’ils veulent ?

— Ils font un scandale parce qu’on vend des livres d’agents de l’étranger, souffla-t-elle.

Maxime hocha la tête : compris. Tout revint d’un coup, ce que l’eau de mer avait balayé ; une sorte de filet métallique froid lui serra de nouveau toutes les tripes.

Bykov et Oulitskaïa le regardaient depuis le carton comme des chatons qu’on emporte noyer, tout au fond du seau. Alors voilà, ils étaient venus les chercher, eux aussi.

Son magasin n’était ni central ni de premier plan, et dans la guerre des mondes, il ne participait pas aux grandes batailles, mais à celles de la périphérie. Pourtant, toutes les librairies amirales avaient baissé pavillon depuis longtemps, tout comme leurs directions avaient baissé le pantalon ; mais le petit magasin fier de Maxime, situé au-delà de la troisième rocade, tenait bon. Au Dom Knigi du Nouvel Arbat ou à la Moskva de la rue Tverskaïa, des députés, des procureurs ou des présentateurs de télévision venaient constamment traîner. Pour ne pas les provoquer, ces librairies avaient depuis longtemps renoncé aux auteurs controversés et installé bien en vue des stands consacrés à l’« opération militaire spéciale ». C’était leur talisman. Maxime essayait de ne pas les juger pour ça, mais il ne parvenait pas à ne pas les mépriser tout à fait.

Il y avait bien eu le précédent Akounine. Quand Grigori Chalvovitch avait été inscrit sur la liste des terroristes et des extrémistes, la maison d’édition avait retiré des librairies tous les exemplaires de ses livres. La distribution avait simplement appelé pour dire que les livreurs viendraient tout récupérer avec la prochaine livraison, alors qu’il était parfaitement évident qu’Akounine n’avait justifié aucun terrorisme : il avait seulement appelé les choses par leur nom, et était même devenu la victime d’une provocation, sans doute orchestrée par les services secrets. À l’époque, Maxime avait perdu une partie de son estime pour cette maison d’édition — et il avait eu raison, comme on l’avait découvert par la suite : avec Akounine, ce n’était que le début ; après, ils avaient publié une biographie de Pasolini avec des pages expurgées, et Dieu sait quoi d’autre. Ils auraient pu résister encore un peu.

Mais bon, le mot « terrorisme » était une formule de magie noire, une sorte d’« Avada Kedavra » des conservateurs : il vous tuait l’esprit sur-le-champ. Mais ça, c’était le terrorisme ; les agents de l’étranger, c’était autre chose. Ce n’était pas la même chose. Ces salopards grignotaient petit à petit des morceaux du monde de Maxime, comme les langoliers de King. Bientôt, il n’y aurait même plus de place où se tenir !

Dans le cas de la maison d’édition, bon, on ne va pas contester le choix de ses produits : c’est son affaire. Mais là, c’était le choix de Maxime, et tout dépendait personnellement de lui. Ici, il ne fallait pas céder, se dit-il : c’était l’heure de vérité.

— Remettez-les en rayon, ordonna-t-il. Je m’en occupe.

Il enfila son masque de carnaval de patron — fronça les sourcils, tordit la bouche, respira un coup pour stabiliser son pouls — et alla à la rencontre des militants. Ils étaient deux, un homme et une femme, avec des brassards comme ceux des miliciens volontaires ; ils avaient des gueules détestables. Le genre à vous passer devant dans la file sans vergogne.

— Bonjour, leur dit Maxime.

— Vous êtes le directeur ? demanda l’homme en plissant les yeux.

— Admettons.

— Vous vendez ici les livres de traîtres à la patrie, de russophobes et d’agents de l’étranger.

— Je m’appelle Maxime, se présenta-t-il. Et vous ?

— Ça n’a pas d’importance. Nous représentons l’Union des lecteurs patriotes.

— Vous avez bien un nom, non ?

— Vous n’avez pas besoin de le savoir. Écoutez plutôt. Vous avez même des livres de Nevzorov ! Et de Zygar ! Nous exigeons que vous retiriez immédiatement toute cette paperasse de votre répertoire.

— Vous voulez peut-être dire de votre assortiment ? suggéra Maxime.

— Vous faites commerce de la patrie ! hurla la femme. Vous n’avez pas honte ?!

— On vous donne une heure pour tout enlever ! annonça l’homme.

Du pur Boulgakov, se dit Maxime en silence. Des Chvonders 2.0 ou 3.0, nouvelle mouture de cette lie prolétarienne qui haïssait l’intelligentsia pouilleuse, à un nouveau tour de l’ouroboros russe, où tout était déjà devenu farce : les révolutionnaires, les contre-révolutionnaires, l’intelligentsia et les poux. Allait-il vraiment prendre tout ça au sérieux ? Allait-il vraiment jouer le jeu de ces bouffons ?

— Écoutez, dit-il poliment, en mâchonnant dans sa tête le mot « postchvonderisme » comme un bonbon à la menthe. Nous sommes effectivement une entreprise de commerce de détail. Mais nous ne faisons pas commerce de la patrie : nous vendons des livres et de la papeterie. Dans notre activité, nous nous conformons strictement à la législation en vigueur. La loi ne dit rien des traîtres à la patrie ni des russophobes, j’ai lu ça ce matin. Elle parle des agents de l’étranger. Qu’est-ce qu’elle dit à leur sujet ? Que leurs livres doivent porter une mention correspondante, être emballés dans un film opaque et ne pas être vendus sans présentation d’un justificatif d’âge. Nous respectons scrupuleusement toutes ces exigences. Mais pas un mot ne dit que les œuvres des agents de l’étranger sont interdites à la vente. Bon, désormais, ils n’ont plus le droit d’exercer des activités éducatives, ça, nous le savons. Mais la loi ne dit rien sur l’obligation de jeter la littérature à la poubelle, ni de la brûler sur les places publiques. Du moins, pas encore, ajouta-t-il malgré lui.

Bien sûr, ils entendirent aussitôt l’ironie dans sa voix et montrèrent encore plus les dents.

— Retirez-les, ordonna l’homme. Sinon, nous reviendrons avec le parquet. Qu’ils règlent ça !

— Eh bien, au parquet, ils devraient certainement connaître les lois, lui répondit Maxime. Revenez. Que les choses soient réglées, en effet. Mais merci beaucoup pour votre vigilance.

— Regardez qui vous avez recueilli ici ! siffla la femme. Vous recueillez ceux qui sont contre la Russie ! Contre l’opération militaire spéciale ! Et des enfants viennent aussi chercher des livres ici ! Vous aussi, vous en êtes un ?

Mais elle sifflait ainsi par rage impuissante, parce qu’elle avait compris qu’elle n’arrivait pas à atteindre Maxime. Il ne fallait pas leur répondre, là : ils le provoquaient exprès pour qu’il lâche une parole qui ferait plaisir au parquet. Politesse et fermeté. Stupidité et courage.

— Galina Igorevna, qu’est-ce que vous attendez ? dit Maxime d’un ton sévère à son employée. Remettez les livres en place.

— Maxime Pavlovitch, peut-être qu’on pourrait quand même retirer Nevzorov, juste pour éviter les ennuis ? lui souffla-t-elle. Lui, quand même, il a complètement disjoncté !

— Quand vous serez propriétaire, vous pourrez les retirer. Pour l’instant, c’est moi qui décide ici. Remettez-les en place.

La porte grinça et claqua. Les deux types détalèrent. Une victoire ? se demanda Maxime.

• • •

La gare de Vologda ressemblait à un château de jouet : d’avant la Révolution, en briques, peu élevé, mais coiffé de tourelles, dont la principale portait des créneaux et, tout en haut, un drapeau. Elle avait l’air d’une friandise en plastique dans un sachet-cadeau de la fête du Kremlin, rouge comme lui. Quand Ouliana avait douze ans, sa mère l’avait emmenée à l’arbre de Noël du Kremlin de Moscou, à la toute fin de l’enfance. Elle avait réussi à monter dans le dernier wagon pour le pays des contes, et s’en souvenait dans les moindres détails, pour toute sa vie. Ainsi, dans l’esprit d’Ouliana, la gare s’était soudée au petit cadeau en plastique du Kremlin, au voyage dans cette immense ville sans neige, entièrement décorée de guirlandes électriques, à l’attente fiévreuse d’un miracle dans une file interminable, au vrai père Noël vêtu d’un caftan bleu et argent, et à l’intuition poignante qu’il lui arrivait là le plus important de toute sa vie, passée et à venir : ce dont rêve chaque enfant au monde. Pour elle, la gare de Vologda était devenue comme une succursale du Kremlin, d’autant qu’elle aussi était en briques, et rouge.

Et voilà qu’Ouliana se retrouvait ici de nouveau. Les haut-parleurs se répondaient en aboyant, faisant écho à leur propre voix : ils annonçaient les trains d’un ton sonore, haché et incompréhensible. L’air avait cette odeur particulière des gares, comme les églises ont la leur : l’encens des locomotives et l’huile des traverses. Sur le quai, ceux qui s’apprêtaient à se séparer et ceux qui attendaient quelqu’un accomplissaient, gênés les uns devant les autres, leurs rituels de gare.

« Train rapide… Numéro… Cent vingt-six G… “Cheksna”… Liaison… Tcherepovets-Moscou… Départ… Voie numéro deux… À vingt et une heures… Cinquante-huit… Minutes… Je répète… »

Dehors, il faisait encore jour — le soleil du Nord traînassait quelque part à l’horizon comme un flotteur. Des flaques plates s’étalaient sur l’asphalte, baignées de rouge par le coucher du soleil. Quelques gars en treillis fumaient et riaient. Un rire qui vous hérissait la peau. Ouliana leur jeta un coup d’œil en coin et comprit tout. C’étaient des hommes qui partaient à la guerre.

On avait amené un train neuf, beau, luisant.

Ses flancs étaient gris clair, ornés de lettres rouge vif : « RJD ». La gare avait quelque chose d’un conte, d’un palais royal, mais le train était arrivé du futur moscovite pour emmener Ouliana loin de Vologda, à la traîne du temps, vers un endroit où celui-ci avançait en accéléré.

Personne n’était venu accompagner Ouliana. Il était déjà trop tard pour que sa mère rentre chez elle après l’avoir raccompagnée ; elle lui avait donné sa bénédiction au téléphone. Bah, ce n’était pas grave, elle était partie quand même.

Le wagon était propre, mais sans chaleur : il n’avait pas encore été habité par des êtres humains, ce n’était toujours qu’une machine inhabitée. Tout en métal, il ne sentait que le métal ; à l’intérieur, tout paraissait si élégant, mais en réalité, c’était du matériel administratif.

Ouliana s’assit à sa place, en face d’une vieille femme renfrognée, enveloppée dans un châle. Il faisait chaud dehors, mais la vieille avait froid et se calfeutrait. Elle se mit aussitôt à sortir son repas, sans attendre que le train démarre. Ouliana la salua, glissa son sac sous le siège et consulta son téléphone. Pas de réseau. La contrôleuse traversa les wagons au pas de course et ordonna aux accompagnateurs de descendre. Les haut-parleurs se remirent à marmonner sur le quai. Une convulsion de fer parcourut le train, et la gare commença à reculer. La vieille femme se signa et murmura une prière. En route, les poteaux se mirent à défiler. Apparurent des bâtiments hideux, de toutes sortes, qui entouraient le château enchanté de tous côtés. Puis les datchas et les garages se mirent à défiler dans un vrombissement. Puis le train tout entier s’enfonça dans une forêt sombre. La contrôleuse apporta du thé dans de légers porte-verres, comme autrefois, mais pas comme autrefois : ils étaient faits d’une tôle si fine qu’on aurait dit du papier d’aluminium, qui se contentait de jouer les objets en argent. La vieille femme dévorait seule des œufs durs qui sentaient le soufre. Leur jaune avait entièrement bleui.

Ils passèrent Gryazovets.

Ouliana suçota le petit biscuit qu’on lui avait donné avec le thé et s’écouta. Rien ne parvenait vraiment à se formuler dans son esprit, mais si elle s’était honnêtement demandé : « Est-ce que je veux partir là-bas, maintenant, ou pas ? », pour une raison ou une autre, elle aurait répondu : « Non. » Alors elle s’abstint de se poser d’autres questions. Elle sirota son thé et joua à un jeu de diamants sur son téléphone. Des petits éclats brillants remplissaient les cavités de sa tête et de sa poitrine. Avec ce rembourrage, c’était mieux, le vide la dévorait moins.

— Il reste combien de temps avant le wagon-restaurant ?

Des voix tonnaient dans le wagon, des chaussures raclaient le sol. Ouliana ne décollait pas les yeux de son téléphone ; ça ne la concernait pas, jusqu’à ce que le vacarme devienne insupportable.

— Eh ben, bonsoir !

Ouliana releva la tête. Deux soldats s’étaient arrêtés dans le couloir et regardaient dans son compartiment. Ils croisèrent son regard et s’y engouffrèrent. L’un avait un regard vide, terrifiant, et une raie impeccablement tracée dans ses cheveux châtains. Un maniaque, ça se voyait tout de suite. L’autre avait les cheveux coupés à ras, l’air hardi ; on voyait que c’était un abruti. La vieille femme couvrit aussitôt ses provisions de la main. Mais ce n’était pas son repas qui intéressait les soldats. Le grand dadais hardi pivota autour de la barre comme un singe sur une branche et atterrit avec agilité à côté d’Ouliana.

— Toi aussi, tu vas jusqu’à Moscou ?

Le type au regard vide lui barrait la sortie de son corps.

— Nous aussi. On rentre d’une permission.

Son uniforme vert rêche touchait déjà son genou nu ; il lui soufflait au visage son haleine de bière et une autre odeur aigre. La vieille femme se ratatina et pâlit. Ouliana se déplaça. Elle se mit à regarder par la fenêtre.

— Huit heures de trajet ! Tu vas t’ennuyer toute seule, quand même, non ?

— Et nous, on n’aime pas s’ennuyer, renchérit le type au regard vide.

Un troisième soldat, blondasse et large d’épaules, qui était déjà passé devant, revint et jeta lui aussi un coup d’œil dans le compartiment par-dessus l’épaule de son camarade, pour voir comment ça allait finir, ou peut-être pour participer. Ce qu’il vit lui plut. Il se fraya un chemin à l’intérieur, poussa la vieille femme, lui prit un œuf sans demander la permission, le cogna contre le bord de la table et se mit à l’écaler, tout en examinant Ouliana d’un air propriétaire, comme s’il cherchait à la déballer elle aussi. Du coin de l’œil, sans se retourner, elle voyait tout cela comme une femme le voit. Avec des types comme ça, il faut agir prudemment, comme avec des chiens errants.

— Si t’as honte devant la vieille, viens avec nous au wagon-restaurant, on va s’éclater ! Qu’est-ce que tu restes là à baver sur tes biscuits toute seule, comme une orpheline ? T’inquiète… On va bien te nourrir, te faire boire et tout ça…

Il fallait avancer comme sur un fil tendu au-dessus d’un gouffre : leur refuser poliment, de façon qu’ils n’aient rien à lui reprocher, mais fermement, pour ne leur laisser aucun prétexte, aucun espoir. Ne tomber ni à droite ni à gauche. Comme avec des petites frappes bourrées la nuit, sauf qu’il fallait être encore plus prudente. Et ne pas les regarder dans les yeux.

— Non, merci.

— Pourquoi t’es si froide ?

Des gens passaient dans le couloir, même des types costauds, et jetaient un coup d’œil dans le compartiment, mais ils ne voyaient rien d’anormal. L’uniforme vert produisait cet effet sur tout le monde : il créait autour d’eux une zone aveugle. Ces soldats étaient dans leur bon droit, et les gens en vêtements ordinaires avaient peur de leur adresser la parole. Leur uniforme sentait le malheur : la fumée, le fer, l’alcool, les esprits dérangés, la charogne. Tout le monde sentait de quoi il était question, personne ne voulait prendre la défense d’Ouliana.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? dit-il en lui agrippant le genou.

Elle se dégagea brusquement.

L’horreur et la stupeur. Il fallait faire quelque chose, vite. Elle devait se défendre elle-même, puisque personne d’autre ne voulait le faire. Elle tourna la tête et les regarda tous les deux comme elle regardait les petites frappes de la cour : je suis complètement tarée, ne venez pas me chercher.

— Parce que ça ne m’intéresse pas ! répliqua-t-elle. Allez-vous-en, continuez votre route.

Elle avait lâché ça — et, comme si elle avait été transportée de nouveau hors du compartiment, elle s’était retrouvée dans la cave avec Kristinka, leur dernier soir de travail. Le pressentiment du désastre inévitable, désormais familier à Ouliana, s’épaissit de nouveau. L’impuissance lui chatouilla chaque petit muscle de l’intérieur, et elle n’eut plus la force de se tenir droite. La voilà de nouveau sur les rails, et le train fonçait de nouveau sur elle ; seulement, cette fois, il ne briserait pas ses projets d’avenir : il pulvériserait sa vie entière, l’écraserait sur les rails. Elle ne pourrait rien faire, et personne ne l’aiderait.

La vieille femme s’agita comme si elle essayait de s’en aller, mais ne bougea pas et se tut.

— Pourquoi tu fais tout de suite ta maligne, ma belle ? lança celui qui s’était collé à elle. Nous, avec les gars, on part faire la guerre, si jamais. Défendre la patrie, tu comprends ? Des gens comme toi… Sinon, les Ricains vont débarquer et te déchiqueter comme un chien son tapis chauffant.

Ils échangèrent des regards animés. Peut-être s’imaginaient-ils les Ricains déchiqueter Ouliana ? Et ça les avait chauffés.

Ils étaient effrayants, oui, mais c’était la guerre qui les avait rendus comme ça. La même guerre que Sasha était parti faire. Ils n’étaient donc pas plus effrayants que Sasha. Et pourquoi devrait-elle les supporter ici, se détourner, se recroqueviller comme cette vieille femme, se réfugier dans sa coquille, quand lui était là-bas ? La colère bouillonna en elle.

— Et toi, ne t’inquiète pas pour moi, lui lança méchamment Ouliana. Le mien, lui, s’est battu. Vous, trouvez-vous les vôtres, ceux pour qui vous battre. Ailleurs.

Et quelque chose changea aussitôt dans leurs visages. Jusque-là, on y lisait de la cruauté, une rage féroce, l’envie de se gaver de vie une dernière fois et l’idée de la croquer vite, avant que le train n’arrive — à travers la brume de vodka, à travers cette frénésie charnelle sans pudeur. Mais là, ils trébuchèrent. Leur désir retomba et tout leur raisonnement se brisa. Elle leur avait coupé l’appétit. Il ne leur restait que la cruauté, à laquelle s’ajoutaient le désarroi et la méfiance.

— Et où est-ce qu’il s’est battu, le tien, si je peux me permettre ? demanda le type bien propre sur lui.

— À Tchassiv Iar. Il a été porté « disparu » pendant un mois, on vient juste de le retrouver. Je vais le voir à l’hôpital, à Moscou.

Ils échangèrent un regard. Ils connaissaient ce nom : Tchassiv Iar.

— Et… comment il va ? Le tien ? dit soudain d’une voix simplement humaine, sans fanfaronnade, sans ivresse ni cuirasse, celui qui était sous la casquette de flic.

Sa jambe touchait toujours le genou d’Ouliana, mais, cette fois, le contact n’avait rien de plus sinistre ni de plus dégoûtant que celui d’une jambe étrangère dans le bus. Comme si la vie avait simplement écrasé un compagnon de voyage quelconque.

— Ils l’ont tiré de là de justesse.

— Ben… Je vois. Bon, alors… Bonne chance.

Le grand dadais commença à se lever. Le blondinet, qui n’avait pas fini son œuf, se mit lui aussi en devoir de partir. Seul celui-là, le sinistre, ne voulait pas lâcher l’affaire.

— C’est quel hôpital ? continuait-il à l’interroger. Tu connais l’adresse ?

— Vichnevski. Une annexe dans la région.

— Et si on vérifiait ?

— Vérifiez. Lazarenko, Aleksandr Vitalievitch.

Ouliana les regardait — elle plantait effrontément son regard dans les yeux de chacun, elle n’avait plus peur de rien. Elle éprouvait… un sentiment immense d’avoir raison et une force immense. Mille pour cent de force et mille pour cent raison, carrément. C’était Sacha qui l’avait dotée de cette certitude, il avait payé cette vérité de son sang, et non de son argent, et son sang était désormais pour Ouliana comme un talisman. Grâce à Sacha, elle était devenue invulnérable.

— Allez, Jenek, ça suffit. Laisse tomber. Elle est normale, c’est une des nôtres.

Enfin, ce maniaque aux yeux vides renonça lui aussi à elle, quoique à contrecœur, en lançant à Ouliana depuis l’allée un dernier regard concupiscent — pas le regard d’un homme sur une femme, mais celui d’un loup sur la gorge d’une brebis.

Le blondinet prit congé avec une révérence de bouffon :

— Hé, la bonne femme ! Merci pour les œufs, de tout cœur !

Elle lui fit un signe de croix.

— Que vous gardiez la santé, là-bas, parvint-elle à dire.

— Si seulement on pouvait ne pas crever, lui sourit-il.

Ouliana se contenta de leur faire signe de la tête. Ils se heurtèrent dans l’allée pour savoir qui sortirait le premier, puis disparurent. Ouliana adressa un sourire triomphant à la vieille — elle ne put retenir sa fierté. Elle leur avait chipé toute leur bravade. Elle se sentait prête à exploser. Tous ses poils se hérissaient. Une tension électrique lui courait dans les bras ; elle aurait pu, semblait-il, saisir du bout des doigts une ampoule de deux cent vingt volts et la faire s’allumer. Elle avait envie de crier ou de chanter, de leur gueuler d’aller se faire foutre et de claquer la porte.

C’était une sensation extraordinaire.

Une sensation telle qu’elle avait ordonné à un train de dix mille tonnes de s’arrêter, et qu’il s’était immobilisé docilement. Qu’elle était entrée dans la cabine du conducteur, s’était postée devant le pupitre, avait appuyé sur tous les boutons, et que le train l’emportait là où elle devait aller. Et que si une salope sortait maintenant sur la voie et se mettait à agiter les bras pour retenir Ouliana, les milliers de tonnes d’acier qu’elle menait désormais balaieraient cette créature comme n’importe quelle autre, et qu’Ouliana, dans la cabine de la locomotive, ne sentirait même rien. Paf — et on continue.

— Tu as faim ? lui demanda gentiment sa voisine.

— Ouais.

• • •

Ils s’assirent pour boire le thé. Maxime, qui espérait encore pouvoir traverser cette journée sans cognac, finit par s’avouer que c’était impossible. Il ouvrit le bar, trouva à tâtons la bonne bouteille du premier coup et l’enlaça de ses doigts. Elle était fraîche. Il s’en versa un doigt, soupira, puis en rajouta un tout petit peu.

Marina l’observait attentivement, sans rien demander. Maxime porta le verre à ses lèvres, se brûla la bouche et ferma les yeux. L’alcool coula en lui et les nœuds se dénouèrent l’un après l’autre — dans sa gorge, son œsophage, son plexus solaire. Il sourit, expira. Il se fichait maintenant que ces militants reviennent ou non. Ça s’arrangerait d’une manière ou d’une autre. Il avait fait ce qu’il fallait, en conscience. Oui, et conformément à la loi, d’ailleurs.

— Kirill a dit à quelle heure il comptait rentrer ?

— Tu sais bien qu’il ne me rend pas de comptes. Et puis, c’est l’été… Il y a toujours quelque chose d’ouvert, toutes ces soirées…

— C’est l’été, acquiesça Maxime.

— Qu’il en profite.

Marina avait dit cela d’une voix si plaintive que Maxime sortit de ses aventures de la journée, qu’il repassait en boucle dans sa tête depuis tout ce temps, les rejouant encore et encore, et prêta attention à sa femme. Elle avait gardé le silence presque tout le dîner, sans le distraire de ses réflexions ; mais à présent, il lui semblait qu’elle avait l’air contrariée, tendue, peut-être ?

— Tout va bien ?

— Ouais.

— Qu’est-ce que tu veux dire par « qu’il en profite », Marina ?

— Hein ? Non… Je veux dire, comme nous tous : qu’il en profite tant qu’il en a encore la possibilité.

— Tout va vraiment bien ?

— Mais oui.

Maxime hocha la tête. Mais il y avait autre chose qu’elle n’avait pas dit, il le sentit. Ça avait plané là toute la soirée, en attendant son heure.

— Il y a d’autres nouvelles ?

— Justement, j’allais t’en parler… Je viens de l’apprendre. Ça ne te dérange pas si Ouliana reste quelques jours chez nous ?

— Ouliana ?

— La fille de ma cousine germaine. Ira. Tu finiras par les retenir, un jour ?

— Celles de Vologda, c’est ça ?

— Oui, les Tsariov, de Vologda.

— Bien sûr qu’elle peut rester, aucun problème, approuva Maxime. Mais quand ?

— Eh bien, elle arrive demain. Le matin.

— Ah bon. Dès demain ?

— Je viens juste de l’apprendre moi-même. Elle a un cas de force majeure… Marina hésita.

— Quel cas de force majeure ?

Il fronça les sourcils : il se demandait s’il serait capable de reconnaître Ira Tsariova, même si sa vie en dépendait.

— Elle a un copain… son fiancé. Comment dire… On l’a enrôlé dans l’armée. Pour la guerre. Au front. Et voilà, il a été blessé. Il est à l’hôpital Vichnevski, en chirurgie. Elle va le voir.

Marina se tut et regarda son mari, comme si elle cherchait à lire en lui.

Maxime commençait à comprendre pourquoi le dîner avait été si silencieux : Marina se demandait comment aborder le sujet.

— Blessé à la guerre ? répéta-t-il bêtement. C’est là-bas, pour de vrai ?

Il désigna la télévision éteinte d’un signe de tête.

— Oui.

Maxime secoua la tête. Il ne savait pas quoi dire. La nausée le submergea : la guerre avait, d’une façon ou d’une autre, quitté la télévision éteinte et s’était infiltrée dans leur cuisine. Cette guerre qu’il détestait tant et dont il avait si peur. Parce que Marina avait amené la conversation ainsi. Et maintenant, revenir sur ses paroles aurait paru étrange. Maxime se taisait.

— Elle est venue chez nous, tu ne t’en souviens pas ? Ouliacha. Quand elle était petite.

— Marina, tu sais bien ce que j’en pense…

Maxime évitait tous ceux qui soutenaient la guerre comme la peste. Au début, il se disputait encore férocement avec eux, puis il avait compris qu’on ne les ferait pas changer d’avis, et après, il avait même commencé à avoir peur de se disputer avec eux ; à moins que ce ne fût justement cette peur qui en fût la cause, et les disputes la conséquence. Mais là… Et alors, cette Ouliacha, qu’est-ce qu’elle avait à voir là-dedans ?

— Moi aussi, je pense exactement pareil, enfin, qu’est-ce qu’on raconte… Mais elle, qu’est-ce qu’elle a à voir là-dedans ? Ce n’est qu’une gamine, dit Marina tout haut.

Ce n’est qu’une gamine. Eh bien, elle est tombée amoureuse d’un garçon, et on l’a envoyé à la guerre. On l’a emmené, on a failli le tuer, il est blessé et couché dans un hôpital de Moscou, se répéta Maxime en silence. Qui pouvait-on juger ici ? Certainement pas elle. On pouvait tout au plus la plaindre. La guerre roule sur les gens, leurs frêles os craquent. Il fallait prendre sur lui, maintenant : surmonter sa peur de la guerre, son dégoût, et cette peur stupide et superstitieuse d’inviter lui-même la guerre chez lui, comme un vampire.

— Juste par solidarité familiale, Maxik ? D’accord ?

— Oui. D’accord, oui. Bien sûr.

Si c’était important pour Marina… Sa nièce. Bon, tant pis, qu’y faire ? Ça va… Ça va ! Elle restera et repartira. Elle restera et repartira.

Sommaire

  1. Enregistrement
  2. L’auteur en ligne
  3. 1.
  4. 2.
  5. 3.
  6. 4.
  7. 5.
  8. 6.
  9. 7.
  10. 8.
  11. 9.
  12. 10.
  13. 11.
  14. 12.
  15. 13.
  16. 14.
  17. 15.
  18. Épilogue
  19. glukhovsky.com
  20. À propos de l’auteur

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