Dmitri Gloukhovski · Enregistrement
8.
Ils l’ont attrapée. C’est la première chose qu’elle ressentit.
Elle trichait, et on l’avait prise la main dans le sac.
Son cœur fit un bond, et au téléphone Ouliana ne parvint qu’à bredouiller quelque chose d’incompréhensible. Tatiana avait-elle compris qu’elle était déjà au courant pour Sacha ? Devait-elle se douter qu’elle avait déjà filé à Moscou ?
Tatiana Nikolaïevna avait toujours parlé comme si elle savait tout ; elle avait des intonations de procureur et un regard de flic. Ouliana avait toujours été suspecte à ses yeux, et maintenant…
Inspire, expire, inspire, expire ; la nicotine au goût de melon revint, calma un peu les battements de son cœur, lui permit au moins de réfléchir. Ouliana rembobina dans sa tête sa conversation avec Tatiana depuis le début, la réécouta. Non, aucune accusation n’avait encore été portée contre elle, elle n’avait même pas encore été requalifiée en suspecte. Pour l’instant, elle était, en quelque sorte, simplement considérée comme témoin.
Bon, la peur lui avait desserré les entrailles, l’avait gentiment tripotée, puis lui avait promis de revenir plus tard. À présent, c’était autre chose qui pesait sur elle. Sacha était revenu de l’autre monde et n’avait rien dit à sa mère. Autrement dit, Ouliana lui avait prêté une méchanceté et une rouerie de trop. Il en résultait que c’était Ouliana elle-même qui avait fait un sale coup, en accordant à Tatiana une demi-journée d’avance, avant de déguerpir la première, à toute vitesse et en douce, pour Moscou.
Mais, à vrai dire, tu voulais qu’elle ne t’appelle pas, lui dit une Ouliana à l’autre ; tu n’attendais pas qu’elle t’appelle, tu attendais qu’elle ne le fasse pas. Tu lui as imposé une condition tordue, impossible à remplir. Tu l’as mise au compteur, pour que chaque seconde de retard, alors que tu savais déjà que Sacha était vivant, s’inscrive à son passif et te serve de défense. Comme si c’était elle qui t’avait mis un sac sur la tête, au lieu de toi qui avais simplement décidé de jouer à ça.
Et elle, si jamais, elle ne s’est pas contentée de partager sa joie avec toi : elle est aussi prête à t’emmener à Moscou auprès de Sacha, à faire le voyage dans le même train. Même si c’est toi qui le lui as suggéré. Alors, laquelle de vous deux est la plus ignoble ?
La première Ouliana eut vite fait de tasser cette seconde Ouliana : Tu sais quoi ? Moi aussi, si on veut vraiment chercher, je ne lui en veux pas comme ça sans raison. Si on veut chercher, des raisons, j’en avais, et pas des moindres. C’est elle qui m’a envoyée me faire cureter, et avec une saloperie de manière, en plus : « Débrouille-toi, tu n’es plus une gamine. » Eh bien non. Il y a eu un temps où Ouliana croyait en la mère de Sacha, un temps où elle était prête à l’aimer, où elle voulait parler avec elle et pouvait tout lui raconter ; ce temps-là est passé. Maintenant, c’est fini. Alors, arrêtez de faire chier : toi, Tatiana Nikolaïevna, et toi aussi, qui parle avec ma voix et me fait de l’ombre au plexus solaire. Allez vous faire foutre toutes les deux.
Elle se leva du banc, déterminée, comme si elle partait à l’assaut.
Et elle se mit à marcher au pas.
Elle passa devant le conscrit décharné que sa mère caressait sur la tête comme un castor, devant les invalides déchaînés qui avaient aligné leurs fauteuils en petit train et traversaient la cour en riant aux éclats, devant l’infirmière qui les filmait avec son téléphone et les encourageait d’une voix rauque, devant les médecins qui fumaient, avec des trous à la place des yeux, devant les types apparemment intacts qu’on gardait tout de même ici pour une raison ou une autre, et devant les gens dont on avait ligoté les têtes avec des bandages pour qu’elles ne se fendent pas. Au milieu de toute cette fourmilière, Ouliana avançait en reine.
Elle retrouva de mémoire le bâtiment, l’étage et la chambre.
Mais, devant la chambre, elle ralentit de nouveau, se tapit près de la porte. Et surprit par hasard une conversation.
— Moi, je comprends pas, disait Sacha. J’ai encore une bite ou pas ? Et je peux même pas vérifier.
Il plaisantait peut-être, ou pas : il avait l’air désorienté. Ou simplement, comme d’habitude, ensommeillé ?
— Alors ? Tu veux qu’on regarde ? demanda l’un de ses voisins. Tu veux regarder, Leshy ?
— Nan, laisse tomber, Sérioï, marmonna Leshy d’une voix rauque. Tant qu’on n’a pas vérifié, c’est comme le chat de Schrödinger. Il est là et il est pas là en même temps. Donc, il y a cinquante pour cent de chances qu’il soit là. Mais dès qu’on l’aura déballé, là, il n’y aura plus de doute. À ta place, je me contenterais de cinquante pour cent. C’est mieux que rien du tout.
— C’est quoi, ce chat ? demanda faiblement Sacha.
— Laisse tomber. Un chat, quoi, un truc de physique. Le chat dans la boîte. Genre, ni vivant ni mort.
— Comme moi, quoi. La bite de Schrödinger.
Ils se marrèrent.
— T’inquiète pas, soldat ! lança apparemment Sérioï, avec une voix de flûte pour enfants. Si jamais, mes potes et moi, on demandera qu’on t’en greffe une qui traîne. Regarde par la fenêtre ! Tu vois la fumée qui sort de la cheminée ? T’imagines pas combien ils en brûlent pour rien, là-dedans.
Sacha lâcha un petit rire. Puis il demanda :
— Et si c’est la bite d’un autre… ça compte comme une infidélité, alors ?
— C’est pas ça qui compte ! fit Sérioï sur un ton professoral. Le principal, c’est qu’on t’en greffe une plus grosse qu’avant. Comme ça, t’es gagnant.
— Demande tout de suite à ta fiancée d’aller en réa, pendant qu’elle est encore chaude, pour qu’elle en choisisse une à son goût.
— Et la couleur aussi. Toi, ce qui compte, c’est que ça lui plaise.
— Mais c’est pas du cuckoldisme, ça ? s’étrangla Leshy.
Ils rirent encore. Et Ouliana sourit, elle aussi, derrière le mur. Les garçons plaisantent. S’il plaisante, c’est qu’il n’a pas encore l’intention de mourir. Puis elle frappa au chambranle.
— Toc, toc. Vous avez demandé la fiancée ?
— Oh… Sacha rougit un peu. On était justement en train de… Bon, les gars, vous pourriez aller fumer un peu, peut-être ?
Ses voisins de chambre se traînèrent dans le couloir, la gêne retomba, et Sacha redevint gris. Mais il souriait de toutes ses forces à Ouliana.
— Tu as mis du temps, aujourd’hui… J’ai déjà tout fait, plaisanta-t-il.
— Désolée… J’étais chez le médecin-chef.
— Et qu’est-ce qu’il dit ? Sacha cligna des yeux. Je vais vivre ?
— Bien sûr que tu vas vivre. Il dit qu’il ne reste qu’une opération, et après, c’est tout. Ils la feront cette semaine. Après-demain ou le jour d’après.
— Ça va. Une opération de plus, une de moins, acquiesça-t-il. Qu’ils terminent tout, alors. Tu viendras demain ?
— Bien sûr que je viendrai ! Tu sais quoi, demain ? Ouliana releva les commissures des lèvres et sentit un courant lui parcourir la peau. On a fixé notre mariage à demain.
— Quel mariage ? demanda Sacha.
— Le nôtre, à toi et à moi, lui rappela tendrement Ouliana, avec précaution, comme si elle lui bandait une brûlure. On a décidé ça hier, non ?
— Ah… confirma-t-il sans conviction.
— Voilà. Alors demain, je viendrai forcément te voir ! Et après-demain aussi, s’ils me laissent entrer. Et puis, de toute façon. Nous allons être mari et femme.
— Oui, fit-il, pensif. Dis… Est-ce que j’ai rêvé hier, ou tu m’as vraiment dit qu’on allait avoir un petit ?
— C’est vrai, dit Ouliana, et elle-même recommença à comprendre que oui, c’était vrai. C’est justement pour ça qu’il faut qu’on se marie, Sacha. Pour qu’il naisse dans le mariage. Le bébé. Tu comprends ?
Le mot « bébé » lui parut bizarre, écœurant de mièvrerie. Comme si elle faisait avaler à Sacha, cloué au lit, un médicament amer à la cuillère, dans du sirop de sucre. Est-ce qu’il comprenait pourquoi elle en rajoutait tant ? Il fronça les sourcils.
— Mais je comprends tout. Je suis pas débile.
Ils gardèrent le silence — Ouliana cherchait toujours comment sortir de là, mais ne trouvait rien.
— C’est bien, qu’on ait un petit, lui vint en aide Sacha.
— Tu crois ?
— Ben oui. Si jamais, il restera au moins quelqu’un.
— Sacha, qu’est-ce que tu racontes comme conneries ?!
— Non, mais je veux dire… Au cas où.
Il baissa les yeux vers le drap, vers ses moignons. Le regard concentré qu’il posait sur ses jambes disparues barbouilla toute l’âme d’Ouliana de mazout. Elle s’efforçait de se convaincre que ce bout d’homme était bien ce même Sacha avec qui elle se promenait sur le quai, avec qui elle dansait en boîte, avec qui elle jouait nue à se poursuivre, ivre, dans son appartement, avec qui elle était partie se baigner de nuit dans un lac en forêt, et dont elle s’était dit qu’il ferait tout à fait l’affaire pour une vie normale.
Elle aurait voulu le réconforter, le distraire, mais Ouliana lâcha sans le vouloir :
— Sacha. Pourquoi tu es parti, là-bas, au juste ?
Il détacha à contrecœur son regard de ses moignons, ses lèvres se mirent à trembler.
— Je veux dire, pourquoi t’as signé le contrat ?
— Ben oui. Si tu veux pas, t’es pas obligé…
— Ça va.
Il leva vers elle ses yeux rouges.
— Si jamais, c’est pas pour le fric.
— Mais j’ai jamais dit…
— Qu’est-ce que je ferais de tout ce fric, tout seul… Moi, enfin…
Elle avait sa propre réponse à cette question, elle l’avait gardée en elle aussi longtemps qu’elle avait pu, sans souffler le mot à Sacha. Mais il réfléchissait longuement, et elle avait de plus en plus envie de le dire, de plus en plus envie, parce que cette autre Ouliana, même si on l’avait chassée, n’était pas partie et n’avait pas l’intention de se taire ; elle geignait de plus en plus fort. Et voilà que la première Ouliana lui répondit — à voix haute, d’un ton lourd, pour l’étouffer plus sûrement.
Toi, t’en as pas besoin, je le sais. Mais ta mère, si.
Elle l’avait lâché et s’en rendit aussitôt compte : pourquoi l’évoquer maintenant, elle, alors qu’il avait perdu la mémoire, pourquoi donc… Elle pouvait pas garder sa langue derrière ses dents ?!
Sacha se renfrogna.
— Enfin… Non. Enfin si, quoi, bien sûr que mes parents ont besoin de fric. Ils m’ont demandé d’en gagner pour eux, pour une nouvelle baraque… Oui… C’est vrai.
Il articulait tout ça avec difficulté, lentement, en butant sur les mots, et s’arrêtait pour comprendre lui-même ce qu’il disait avant de continuer. Ouliana voulait déjà l’interrompre et changer de sujet pour parler de quelque chose de plus gai, mais il secouait la tête : ne m’interromps pas, j’ai pas fini.
— Bien sûr, c’est énorme, tout ce fric… Ça suffira pour tout le monde. Mais moi… enfin, je veux dire autre chose. Écoute, Oulian… Il lui jeta un coup d’œil. Toi… enfin… Qu’est-ce que tu penses, au juste… Tu me considères comme un homme… parce que j’ai combattu là-bas…
— Mais bien sûr ! Bien sûr que oui !
Sacha fit une grimace.
— Je fais des rêves… C’est l’horreur… Je me réveille et je me dis… Pourvu que ce ne soit que des rêves… Et si c’était des souvenirs… De ce qui s’est passé. De ce qu’on a fait. Je sais pas si c’est un rêve ou si tout ça s’est vraiment passé…
Ses yeux étaient devenus tout rouges, ils brillaient. Ouliana lui caressa doucement la tempe, la mèche de cheveux qui dépassait de ses bandages.
— Mais qu’est-ce que tu racontes !
— Tu sais pourquoi j’ai signé ?…
Ouliana ne l’interrompit pas.
— Je pensais… qu’une fois là-bas, je deviendrais… enfin… quelqu’un d’autre. Un dur. Je pensais que je rentrerais et que, bref… Plus jamais personne pourrait me… Personne pourrait me traiter comme une merde, tu vois ? Ni les flics, personne. Parce que si t’as fait l’opération militaire spéciale et que t’en es revenu… Plus personne l’ouvrira sur moi. Et tous ces flics, ils me… ils seraient devant moi… Enfin, bref. Je serais pas seulement des leurs, je les ferais tous tourner en bourrique. C’est ce que je pensais. C’est con, hein ? Je suis un con, Oul ? grimaça-t-il.
Il sourit à pleines dents ; il lui en manquait deux. Des larmes lui coulèrent sur les joues. Ouliana s’empressa de les essuyer.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, Sashka… Quel con… Tu es justement un homme… Un vrai.
— Un con, fit-il en hochant le menton. Un sale connard fini.
Ouliana ne pouvait que lui caresser les bandages, les épis, tandis que toute sa gorge se nouait, tant elle était révoltée par ce qui s’était passé. Mais elle avait dû trop le caresser, trop appuyer — il grimaça et laissa échapper un petit « aïe ».
— Écoute… Au fait, renifla-t-il. Tu te souviens du numéro de ma mère ? J’arrive plus à m’en rappeler. Il faut que je lui dise que je suis là. Elle me cherche peut-être ?
— Elle sait que tu es vivant ! s’empressa de dire Ouliana. On le lui a dit. Elle va t’appeler bientôt.
— Mais comment elle va m’appeler ? Où ?
— Eh bien, au numéro que j’appelle.
— Sur le portable de Leshy ? Et comment elle va connaître le numéro ?
Les piqûres perdaient leur effet, Sashka reprenait ses esprits.
— Ou au service. Elle va forcément t’appeler bientôt, Sacha.
— Elle va vraiment appeler ? J’ai envie de lui parler.
— Oui, c’est sûr.
— T’as pas son numéro, c’est ça ?
Une main froide caressa la nuque d’Ouliana, et son sous-poil se hérissa. Elle eut peur de lui demander de quoi ils parleraient, sa mère et lui. Ses pensées s’étaient emmêlées. Manipuler Sacha était pénible et dégueulasse, mais cette même main froide la saisit par la peau du cou comme un chat qui a fait une bêtise et la secoua : allez, débrouille-toi !
— Mon téléphone est juste déchargé, mentit-elle.
— Ah… fit-il, déconcerté. Bon, d’accord. Quand tu l’auras rechargé, tu lui demanderas de m’appeler ?
— Bien sûr que je lui demanderai.
Ses deux amis blagueurs apparurent dans l’encadrement de la porte, Leshy, sans bras, et Sérioï, borgne : ils venaient voir où ça en était.
— Alors, madame ? On peut rentrer ? On a déjà fumé.
— Attendez encore un peu, les gars.
Ils repartirent traîner dans le couloir. Sacha sortit la main de sous le drap, tâtonna jusqu’aux doigts d’Ouliana et les serra faiblement. Sa paume était froide et moite ; il comptait sans doute sur Ouliana pour lui transmettre un peu de chaleur. Ce n’était pas comme un homme qui prend la main d’une femme pour la guider, mais comme un enfant qui tend sa petite main pour ne pas se perdre.
Ouliana serra à son tour sa main de ses doigts — je suis là, tu vois, je te tiens, je ne te lâche pas. Je suis là. Et elle eut tellement honte d’elle-même, de tromper ce pauvre innocent, qu’elle décida de lui avouer la vérité.
— Sacha. Je… Bref, voilà la situation. Je vais te donner le numéro de ta mère, d’accord ? Mon téléphone n’est pas déchargé, c’est juste que… J’ai raconté des conneries, désolée.
Sacha fut surpris.
— Pourquoi ?
— Putain. Comment t’expliquer… Parce qu’elle ne veut pas qu’on se marie, toi et moi. Elle ne nous l’a pas permis la dernière fois, tu te souviens ? Et je… Est-ce que je peux te demander un service ? Je vais te donner son numéro, mais… Promets-moi de pas lui dire que je suis là, s’il te plaît, d’accord ?
Il se recula un peu, pour la cadrer tout entière dans son champ de vision. Il se renfrogna. Et ses doigts se détendirent, comme si on lui avait sectionné les tendons.
Pendant qu’il digérait sa demande, Ouliana trouva trop tard une meilleure façon de présenter les choses. Elle aurait dû ne pas tout lui déballer d’un coup, mettre la conversation en pause et aller passer l’échographie ; de toute façon, il fallait la faire avant demain, sans ça ils ne pourraient pas les marier. Et c’est avec le cliché à la main qu’elle aurait dû entamer la conversation, avec la première photo de leur bébé. Poser l’échographie sur la balance, de son côté à elle : ça devait peser sacrément lourd. Mais elle avait déjà tout foiré, l’incapable. Ses paumes se mirent aussitôt à transpirer, à cause de sa propre bêtise et de sa propre rouerie. Tant pis, il faudrait faire comme ça.
— Tu ne lui diras pas ?
— Et comment je pourrais ?
— Voilà. On se marie d’abord demain, toi et moi, et après, on verra le reste… Enfin. Pour l’instant, ça reste un secret. Un petit secret.
Ses mâchoires se crispèrent. Et le petit moteur dans sa poitrine se mit à hoqueter. Un petit secret, putain. Elle était déjà emportée quelque part comme un bob lancé à cent à l’heure ; impossible de voir où ça menait, impossible de sortir de la trace.
— Si je lui dis pas que tu es venue, alors je peux lui parler ? demanda Sacha, comme s’il fallait lui en donner la permission.
— Bien sûr.
Quelque chose réapparut sur le côté : le borgne Sérioï se tenait dans le passage, ricanait d’un air moqueur, examinant Ouliana avec un mélange de dégoût et de méfiance, comme s’il avait failli marcher pieds nus sur un petit serpent dans l’herbe, avant de le repérer à temps.
— Tu l’appelleras, alors ? Si ton téléphone n’est pas à plat.
— Mais… elle comprendra que je suis venue, répondit Ouliana, reprenant la petite main de Sacha. Je vais juste donner son numéro à celui-là… à Leshy, c’est ça ? Et lui l’appellera. De toute façon, je dois aller chez le médecin, passer une échographie… Je vais y aller, et toi, tu pourras l’appeler. D’accord ?
Il accepta.
Ouliana sortit son portable et se leva. Sérioï cligna de son unique œil et s’écarta. Leshy traînait derrière la porte, occupé à se branler sur un jeu débile, sur son téléphone.
— Les gars, leur demanda Ouliana, je vais vous donner le numéro de sa mère, vous pourriez l’appeler, d’accord ?
— D’accord.
— Merci. Et merci de le soutenir.
— Mais de rien.
Combien de temps étaient-ils restés plantés dans le couloir pendant qu’Ouliana et Sacha parlaient de la vie et de la mort ? Combien avaient-ils pu entendre ?
Sans doute beaucoup. C’est pour ça qu’ils la regardaient comme ça.
Et quand Ouliana, après avoir embrassé Sacha pour lui dire au revoir, repartit en faisant claquer ses talons dans le couloir, on lui lança méchamment dans le dos :
— La mariée noire, putain.
Elle fit semblant de ne pas avoir entendu.
Derrière la clôture de l’hôpital, il y avait une vie complètement différente, dont Ouliana avait eu le temps de perdre l’habitude en quelques heures. Là-bas, les gens se comportaient comme si la mort n’existait pas, comme si aucune guerre n’avait lieu nulle part. Bon, il y avait bien un panneau publicitaire solitaire sur l’opération militaire spéciale, planté au milieu de la chaussée, mais personne n’y prêtait attention. Derrière la clôture, chacun avait ses projets pour cette chaude soirée d’été au ciel bleu, ses propres itinéraires, ses trajectoires compliquées — tout autour de l’immense hôpital militaire, sans jamais le toucher. Tout ça avait quelque chose d’étrange. De sauvage.
Ouliana se mit à errer dans les rues d’Odintsovo, droites comme des cours de parade, bordées de rangées d’arbres blanchis à la chaux. Elle aurait pu prendre le bus jusqu’au gynéco, mais elle avait envie de marcher : il fallait qu’elle reprenne son souffle.
Elle revenait lentement à la surface. D’abord, le bruit des voitures était revenu, puis les voix, puis le vent s’était levé et avait remué ses cheveux. Mais ce n’est que lorsqu’on faillit la renverser sur un passage piéton, qu’on klaxonna et qu’on l’insulta, qu’elle émergea enfin des profondeurs.
Elle regarda de nouveau autour d’elle et s’accrocha — comme les naufragés à demi noyés s’agrippent au moindre débris — à une affiche sur le balcon de l’immeuble en face : « Appartement à vendre ». Elle photographia avec son téléphone le balcon et l’annonce. Puis elle se remit à nager, en s’y cramponnant pour ne pas retourner au fond.
Elle s’arrêta une seconde, écarta l’annonce du bout des doigts et zooma : il y avait des chiffres, huit millions de roubles, trente mètres carrés, un studio. Oh là là. Huit millions ! Mais où trouver huit millions ? D’où les gens sortent-ils de pareilles sommes ? Mieux valait sans doute ne même pas regarder les appartements à acheter à Moscou, histoire de ne pas se démoraliser : à Moscou, on n’aurait à peu près les moyens de rien, Moscou n’est pas pour les prolos fauchés. Mais à Odintsovo, par contre… Et si, disons, on prenait un crédit immobilier, purement en théorie, ça pourrait marcher ? Odintsovo, c’est presque Moscou, un saut de puce en bus et voilà qu’elle serait devant elle, intacte, vierge, ou je ne sais plus comment on dit… À Moscou, même une administratrice de salon de massage devait se faire au minimum cent mille par mois ; c’était une tout autre économie. Autrement dit, on pouvait travailler à Moscou et vivre à petit budget, au-delà du périph… Vivre au-delà du périph et faire la fête à Moscou, accéder à toutes les possibilités délirantes de la capitale en bus, pour seulement soixante-quinze roubles et une demi-heure de trajet. Quels auraient été les chances de Cendrillon si elle avait habité Vologda ou, putain, Syktyvkar, quand le château le plus proche était à huit heures de train, ou quelque chose comme ça ? On n’aurait pas arrêté de faire l’aller-retour. Bref, il ne fallait pas écarter Odintsovo d’emblée ; parfois, la fantaisie devient réalité, et rêver d’un deux-pièces dans la région de Moscou était tout de même cent fois plus douillet que d’un trois-pièces à Friazinovo.
C’est ainsi qu’elle nagea jusqu’au gynéco.
La clinique où on avait pu lui donner un rendez-vous tout de suite se trouvait dans une sorte de saucisse à un étage sous un toit de tuiles, aux murs en double vitrage ; les services étaient inscrits à la peinture sur les vitres. L’avortement ne figurait pas sur la liste. Ils avaient eu honte de l’écrire, ou quoi ?
Elle entra, donna son nom, s’enregistra et s’assit dans la salle d’attente.
C’était la journée des médecins. Encore un diagnostic, encore une condamnation.
C’était donc lui qu’elle allait voir, là, maintenant ?
À quoi ressemblait-il, à ce stade ?
Y avait-il vraiment quelque chose à voir ?
Ouliana était-elle prête à cette rencontre, au juste ?
On allait lui montrer le bébé, lui remettre un certificat attestant qu’il existait bel et bien, la déclarer enceinte, et elle ne pourrait plus se dérober à cette réalité. Mais peut-être n’était-il pas encore trop tard pour s’enfuir ? Éteindre son téléphone, disparaître, faire comme si rien ne s’était passé ? Retourner simplement à son ancienne vie minable, où au moins elle n’avait aucune décision à prendre ni personne à berner ?
Mais il n’y avait plus nulle part où retourner, se rappela-t-elle.
Là-bas, tout était déjà fermé et scellé.
— Tsareva, appela l’échographiste depuis la porte de son cabinet.
Et le bobsleigh d’Ouliana dévala la piste glacée encore plus vite. Elle se mit à transpirer.
— Baissez le bas, relevez le haut et allongez-vous. Vous connaissez le terme ?
— À peu près.
On lui enduisit le ventre d’un gel froid et visqueux ; dans la pénombre du cabinet, un écran noir et blanc s’alluma. L’échographiste était d’un certain âge et, à en juger par son visage, pas une salope ; on pouvait même dire qu’elle était bienveillante. Elle se mit à promener la sonde de haut en bas, de droite à gauche, en chatouillant Ouliana.
— Vous en êtes à onze semaines, mademoiselle. Le développement est normal. Alors… quarante-sept millimètres de longueur crânio-caudale. Voilà la tête, voilà les bras. Les doigts sont déjà séparés. Je vais vous montrer.
Elle tourna l’écran clignotant vers elle. Ouliana n’eut même pas le temps de comprendre quoi répondre : le voilà, quelque chose flottait, pulsait en pixels gris, faisait des glouglous dont l’écho se répercutait dans ses tissus mous ; quelque chose s’était installé en elle… Comme une tumeur.
— Mais elle est où, la tête ?
— Là. Eh bien, la voilà.
Peut-être, oui. En regardant de très près…
— Cette petite forme, là, c’est un haricot ?
— Ce n’est déjà plus un haricot, vous savez. C’est un être humain de la taille d’une prune. Comme ça.
— Et c’est… un garçon ou une fille ?
— Pour le moment, c’est difficile à déterminer. On vous prescrira une deuxième échographie à la quatorzième semaine, vous reviendrez et on y verra plus clair.
La quatorzième semaine… Comment pouvait-elle regarder si loin dans l’avenir ? Qu’est-ce qui serait arrivé au monde d’ici là ? Peut-être que tout aurait déjà implosé.
— Eh bien, quoi ? Vous n’êtes pas contente ?
— Pourquoi ?
— Cette grossesse était prévue ?
— Oui… Pas vraiment. C’est tout ? Vous allez me faire un certificat ?
L’échographiste rajusta ses lunettes et soupira. Puis elle tendit la main vers le sac en cuir accroché au dossier de sa chaise.
— Attendez, je vais vous montrer un tour.
Elle fouilla dans son sac, en sortit quelque chose et fit bruisser un papier.
— Servez-vous.
— C’est quoi ?
— Un chocolat.
Ouliana se raidit de tout son corps, faillit se redresser.
— Pourquoi ?
— Allez-y, mangez, n’ayez pas peur. Il n’est pas empoisonné.
Comment avait-elle deviné qu’Ouliana avait envie de sucré ? C’était étrange, mais Ouliana accepta, prit le chocolat de la main de l’échographiste et le mit dans sa bouche… Pour la première fois de la journée, elle eut envie de vivre. Un bonheur sucré se répandit en elle. Pourquoi ne pas croire qu’il existe simplement des gens gentils et désintéressés ?
— Merchi, marmonna-t-elle, les dents collées par le caramel.
— Oh ! Et voilà le tour, sourit la doctoresse. Regardez l’écran, le fœtus.
Il se mit à tressaillir, à se débattre. Il ne flottait plus bêtement en apesanteur, ne dérivait plus dans l’espace cosmique : il bougeait de lui-même. Comme s’il vivait vraiment.
— Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi il fait ça ? demanda Ouliana, effrayée.
— Il danse. Il est content du chocolat.
Elle rentrait en ville et étudiait l’échographie : elle la regardait, la rangeait ; restait assise un peu, la ressortait, la regardait encore. Si on ne savait pas ce qu’il fallait chercher sur ce papier noir, on ne verrait rien. Juste une tache. Mais une fois qu’on savait ce que c’était, impossible de ne plus le voir.
Le fils de Sacha. L’homme-prune.
Cet argent, justement, ce serait de l’argent pour lui. Pour qu’il puisse grandir grâce à lui. Les enfants ne peuvent pas grandir sans argent. Et combien Ouliana pourrait-elle gagner toute seule, maintenant ?
Soudain, elle eut une idée : et si demain elle se pointait à la cérémonie avec un voile ? Même le moins cher, synthétique, mais obligatoirement un voile blanc de mariée. Juste pour se marrer. Pour que ces deux abrutis, le manchot et le borgne, en crèvent. La mariée noire, putain. Ils la reluquaient, et en plus ils allaient la ramener.
Dans le bus, elle se mit à chercher « Voile de mariée Moscou livraison pas chère ». Sur AliExpress, on pouvait en prendre un tout pourri pour trois cent cinquante roubles, sur Avito un d’occasion à deux cents, pour un enterrement de vie de jeune fille. Sur l’avenue Leninski, il y avait une boutique chic appelée « La Maison de la mariée » : les prix commençaient à trois mille. Quant aux robes de mariée, c’était à partir de cinquante mille.
Pour cinquante mille, c’était vraiment un modèle de base, déjà soldé à soixante-dix pour cent. En satin, minimaliste. Pour quatre-vingt mille, on pouvait en avoir une semblable avec des manches en dentelle — jolie, d’ailleurs. Ça irait à Ouliana, en principe. Elle pouvait aller l’essayer ? C’était dommage, il ne lui restait que vingt-neuf mille roubles sur sa carte, même pas. Alors inutile de se torturer.
Clic — et là, encore… Pour deux cent vingt mille, une longue robe bouffante en dentelle française, avec une forme de cloche, bizarrement annoncée « collection arabe ». Pour trente mille de plus, on était carrément princesse : « Robe de mariée en dentelle avec boléro Lilibeet ». Aucune idée de ce que ça voulait dire, mais le résultat était époustouflant… Le mannequin, une petite poupée de porcelaine, se tenait sur la terrasse d’une villa italienne au bord d’un lac et regardait le photographe d’un air langoureux. Certains avaient donc des mariages comme ça, pensa Ouliana. Le marié devait être assorti, dans une Ferrari, par exemple. Mais sur Oulianotchka, avec ses épaules de déménageuse, ça n’aurait sans doute pas rendu terrible — elle aurait juste fait rire les invités italiens pour rien. Il y avait aussi un modèle un peu plus simple : cent soixante-quinze mille, « Robe de mariée sirène à corset en dentelle Angelina », avec, pour le coup, un voile jusqu’au sol. Mais qui le porterait derrière Ouliana ? Il lui faudrait un page, ou au moins une demoiselle d’honneur, ou sa mère. Toutes ses copines étaient restées à Vologda ; à elle de se débrouiller. Elle devrait appeler sa mère, d’ailleurs, pour lui donner des nouvelles. Oh, si elle allait déjà jusqu’à cent soixante-dix mille, autant prendre celle-ci, encore plus magnifique : « Robe de mariée sirène de luxe à corset en dentelle Angelina » ; le même prix, mais deux fois plus élégante.
Rêve, rêve, idiote.
Puis elle remarqua dans un coin un lien indiquant qu’on pouvait apparemment louer les robes, et se mit à réfléchir sérieusement : et si, pour de vrai, elle lâchait dix mille et faisait son entrée en cygne, histoire qu’ils en restent tous sur le cul ? C’était son mariage, après tout, un vrai, le premier de sa vie. Elle ne méritait pas ça, peut-être ? Et les photos seraient géniales, elle pourrait les montrer à ses petits-enfants.
Puis elle se mit à calculer : dix mille, c’était cher. Avec dix mille, on pouvait encore vivre une semaine à Moscou, en se serrant la ceinture… Waouh, et celle-là, elle coûte trois cent soixante-cinq mille ? Un luxe pareil ? « Robe de mariée bouffante en taffetas de soie à paillettes Dianita ». C’est pour épouser le prince Harry, ou quoi ? Oui, bon, si c’était pour poser en photo pour ses petits-enfants, autant prendre celle-là, pas la peine de faire les choses à moitié.
Elle reprit ses esprits au terminus.
En allant vers le métro, elle échangea des messages avec une bonne femme d’Avito et s’arrangea pour passer récupérer à cent cinquante roubles le voile d’occasion pour enterrement de vie de jeune fille. Bon, d’occasion, et alors ? Qui le saurait ? De toute façon, c’était juste pour rigoler, pour faire marrer Sacha.
• • •
La journée était morne et s’étirait péniblement, comme un garrot médical ; Maxime déplaçait des papiers d’un endroit à l’autre sur son bureau, fixait d’un regard vide et désespéré les colonnes d’Excel, mais cet acétaldéhyde, putain, lui tapait sur les nerfs. Il avait envie d’aller chercher une bière et d’en finir avec ces souffrances inutiles, mais dans la hiérarchie de Maxime, quelqu’un qui se remettait de la cuite en buvant était très loin derrière quelqu’un qui supportait dignement les affres de la gueule de bois. Il se situait quelque part au niveau des ivrognes de cour à la soviétique, juste au-dessus des clochards. Alors Maxime tenait bon. D’autant qu’il devait ensuite prendre le volant : il avait convenu avec Marina d’aller la chercher au travail. Il fallait attendre le dîner.
Il tenait bon et sursautait chaque fois que la porte d’entrée du magasin claquait. Il se taisait et tendait l’oreille : qui était entré ? Il essayait de deviner quel genre de visiteur c’était, à ses intonations, à ses vibrations.
Il attendait les représailles pour son insolence de l’autre jour, pour avoir fait le malin. À présent, avec l’alcool qui l’empoisonnait, il était particulièrement inquiet — parce qu’il connaissait trop bien la nature infecte de ces justiciers populaires, pour qui tout l’échange d’énergie entre les êtres humains se résumait à humilier les uns par les autres, et où l’humilié devait impérativement se venger, sans quoi l’humiliation lui restait à vie comme une marque au fer rouge. La culture carcérale.
Et soudain, l’une de ces fois, la porte claqua avec une méchanceté toute particulière, et le visiteur se mit à beugler d’une voix de flic autoritaire. N’y tenant plus, Maxime s’approcha à pas de loup de la porte verrouillée de son bureau et colla l’oreille contre le panneau : est-ce qu’ils étaient venus pour lui ? À cet instant, le souvenir lui revint en bloc. Tout ce dont il avait rêvé la nuit se manifesta.
Il avait fait un rêve complètement débile. Marina et lui attendaient chez eux la visite du procureur. Dans la cour, il y avait une fourgonnette noire, tout à fait anachronique, mais qui ne l’était déjà plus vraiment, et des gens en uniforme en sortaient pour entrer dans l’immeuble. Ils allaient bientôt monter jusqu’à leur étage — aucun doute qu’ils venaient précisément chez Marina et Maxime, bien que personne ne les ait appelés d’en bas ni prévenus de rien. Bref, il fallait vite planquer, cacher, jeter les livres qui pourraient sembler suspects aux inspecteurs. Maxime et Marina se précipitaient vers les étagères, où il y avait une sacrée pile de trucs hérétiques : le maudit Akounine, Limonov, l’autobiographie de Navalny, divers livres d’émigrés, et encore, et encore. Ils se mettaient à tout arracher des rayons, à entasser les livres dans des cartons, à fourrer les cartons sous le lit, sur la mezzanine, tandis qu’on martelait déjà la porte à coups de poing : « Ouvrez ! » Marina se retournait vers lui, paniquée : il reste encore la chambre de Kirioucha, on n’a rien rangé là-bas, c’est les écuries d’Augias, on ne trouvera rien au premier coup d’œil ! Retarde-les ! Et Maxime courait à la porte pour discuter, gagner du temps, se mettait à les supplier, tandis que de l’autre côté on lui ordonnait d’ouvrir vite, pour une raison quelconque d’une voix féminine, mais métallique, mécanique et sans appel. Il essayait de leur débiter des sottises, disait qu’ils étaient des gens comme tout le monde, pourquoi tant d’attention tout à coup, attendez, on cherche la clé ; et de l’autre côté, on lui répondait : « Arrêtez de raconter des conneries, vous croyez que je ne vous connais pas ? Des gens comme tout le monde ! Bien sûr ! » Et il comprenait que c’était la voix d’Ouliana. Puis il entendait dehors une meuleuse démarrer, une scie circulaire, et s’attaquer précisément à l’endroit où il avait collé son oreille.
• • •
Les fenêtres étaient éteintes, mais Ouliana avait maintenant sa propre clé, celle de Kirill.
Elle entra dans leur appartement vide et se déchaussa à l’entrée. Elle passa dans la salle de bains, tâta la baignoire — spacieuse, on pouvait y entrer à deux. Avait-elle le droit de prendre un bain dedans ? Elle hésita, hésita, puis se rappela sa conversation du matin avec l’oncle Maxime et se mit à faire couler l’eau chaude pour elle, parce que merde ; en plus, elle ne prit même pas la peine de fermer la porte à clé.
Elle était allongée dans la baignoire, couverte de mousse. Elle trempait. Elle aurait voulu que sa croûte ramollisse un peu. Elle faillit s’endormir dans l’eau chaude et se retrouva elle-même comme un embryon. Les propriétaires ne revenaient toujours pas ; l’eau du bain avait déjà refroidi. Une idée espiègle lui vint, elle prit son téléphone. Elle fit ce qu’elle avait à faire, sortit, se sécha, enfila un peignoir qui appartenait à quelqu’un et traîna les pieds jusqu’à la cuisine, où elle se prépara du thé. Puis elle appela Sacha avec le téléphone d’un autre.
— Alors, comment tu vas ?
— Je vais bien, répondit-il d’une voix rêveuse ; elle reconnut aussitôt les intonations de la morphine.
— Moi aussi, je vais bien. Je viens de prendre un bain, j’ai fait des photos toute nue pour toi. Je te les enverrais bien, mais tes génies des bois sont là, j’en ai pas envie. Je te les montrerai demain.
— Ça marche.
Il ne s’était pas emballé. Elle se demanda : est-ce que ça lui faisait vraiment encore quelque chose ? Ou est-ce que les médicaments l’avaient simplement assommé ?
— Dis… Tu as parlé à ta mère, alors ? Ça s’est bien passé ?
— Je lui ai parlé.
— Et alors, qu’est-ce qu’elle raconte ?
— Qu’elle est fière. Qu’elle est contente que je sois vivant. Qu’ils m’ont cherché, qu’ils sont allés au commissariat militaire. Qu’ils se sont inquiétés.
— Et elle a dit quand elle comptait venir ? Te voir.
— Elle a dit qu’elle viendrait bientôt. Je lui ai dit de venir au plus vite.
— Et… elle a dit quelque chose à mon sujet ?
— Ben… J’ai fait comme tu m’avais demandé. J’ai dit que tu avais juste appelé. C’est bien ça ?
— C’est bien ça. Demain, je viens avec une surprise. Demain, c’est un grand jour pour nous, tu te souviens ?
— Je m’en souviens. Bon, Oulianotchka, il faut que je rende son portable à Lech, je vais appeler avec le mien.
— D’accord. Je t’aime, au cas où.
— Moi aussi. Bonne nuit.
Cette conversation avait aspiré toute la chaleur qu’elle avait emmagasinée dans la baignoire. Même le thé la réchauffait à peine.
Ouliana retourna dans la salle de bains, déboucha le vernis rouge qui puait et se mit à se dessiner de jolis ongles pour l’événement du lendemain. Le résultat était régulier ; il ne lui restait qu’à laisser sécher.
Elle flotta ensuite en peignoir éponge emprunté jusqu’au salon des autres et alluma leur énorme téléviseur. Elle se mit à zapper pour trouver quelque chose à son goût dans ce cirque. Les chansons et les danses l’énervaient, elle avait la flemme d’essayer de suivre un film en cours de route ; elle écouta Malakhov, mais l’histoire était vraiment trop ennuyeuse. Elle finit par tomber sur un autre talk-show, consacré à l’Ukraine. Elle s’y accrocha parce qu’à peine les premiers mots prononcés, le ton était comme taillé exprès pour elle :
— Nous y sommes parce que nous ne pouvons pas ne pas y être. Parce que c’est notre devoir. Parce que nous combattons là-bas le fascisme, le nazisme. C’est le mal absolu, sans blague, disait un homme au crâne rasé, en uniforme militaire, derrière un pupitre bleu en plastique. Ils vont maintenant vous retourner tout ça dans tous les sens, mais moi, j’y étais, et je le sais : si nous n’étions pas entrés, ils seraient déjà tous ici. D’abord, les bandéristes auraient pris le Donbass, et les fosses auraient été remplies de cadavres de ceux qui parlent russe ; après, ils seraient allés encore plus loin ! L’Ukraine, c’est juste le fer de lance pointé droit au cœur de la Russie ! Notre président l’a dit comme il faut : il n’y a pas d’Ukraine, il y a un projet « Anti-Russie », mis au point par des tuteurs occidentaux pour décomposer notre pays ! Le décomposer et le détruire ! Pour s’emparer de nos ressources ! Oui, nous faisons la guerre en Ukraine, mais nous la faisons là-bas pour ne pas la faire sur notre propre territoire !
Le téléviseur était immense, un mètre cinquante de diagonale, et les intervenants du studio bleu et rouge, quand la caméra se tournait vers eux, semblaient de véritables géants. Les pupitres formaient un cercle, avec un orateur derrière chacun. Entre eux, le présentateur en costume strict et lunettes à monture de corne se promenait, donnant la parole tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Il avait, soit dit en passant, l’air aussi cultivé que l’oncle Maxime, voire davantage.
— Comment ça, sur un territoire étranger ? On va vous demander : « Et Koursk ? » tempéra le présentateur en remettant le militaire à sa place.
— Justement ! Et qui ont-ils envoyé à Koursk ? Des nazis russes mercenaires, le RDK, des dégénérés, des traîtres à la nation ! Qu’est-ce que ça prouve ? Que là-bas, nous ne nous battons pas contre les Ukrainiens, mais contre l’Internationale nazie mondiale qui a installé sa junte à Kiev !
Une sorte de démangeaison brûlante, une énergie qui démangeait, passa de là jusqu’à Ouliana, jaillit de la boîte et la baigna, la ramenant à la vie. C’était donc agréable, en fait, d’écouter : on y prononçait des paroles qui, après l’hôpital, lui étaient devenues utiles. Elles étaient comme des bandages, des béquilles, des antalgiques. Comme cent grammes de vodka cul sec. Pour que ça cesse de lui faire mal, Ouliana avait besoin de comprendre le pourquoi à l’échelle du monde ; et ces réponses tombaient à point nommé. Pourquoi Sacha, pourquoi elle-même.
— Et alors, Koursk ? renchérit un type rougeaud, avec un cou de taureau dont le col menaçait d’exploser. Koursk faisait partie du plan dès le début ! On leur a simplement porté une frappe préventive — boum ! Opération militaire spéciale ! Et toutes leurs forces étaient massées à la frontière ! Si nous avions pu faire pareil pendant la Grande Guerre patriotique, si la trahison au sein du commandement et des services de renseignement n’avait pas induit en erreur Joseph Vissarionovitch, l’URSS s’étendrait aujourd’hui de Vladivostok à Lisbonne ! Cette fois, on a fait ça proprement, on y est arrivés.
— Certains pourraient objecter… Ils diraient que la première année de l’opération militaire spéciale a été difficile…
— Qu’ils aillent se faire voir, ces certains… La première année, nous avons repris… Libéré ! Combien ? Au maximum, cent soixante-trois mille kilomètres carrés ! C’est comme la Bulgarie ! Le très respectable Emelian Grigorievitch vient déjà de le souligner, mais je vais le répéter : nous ne nous battons pas contre les forces armées ukrainiennes. S’il n’y avait eu là-bas que des miliciens, on les aurait réduits en bouillie dès le premier mois, et l’Ukraine aurait été à nous. Mais il y a là-bas l’Angleterre, l’Allemagne et nos partenaires d’outre-Atlantique, comme les appelle Vladimir Vladimirovitch…
— Par quoi avons-nous commencé ? Vous avez posé une question, répondit le militaire en se tournant vers l’animateur. Est-ce que tout aurait pu se passer autrement ? Je vous le dis clairement et sans ambiguïté : non, c’était impossible. Le président a pris la seule décision juste. L’histoire de la Russie ne connaît pas le conditionnel. Et je vais aussi parler en mon nom : ça ne pouvait pas se passer autrement. Ça ne ! Pou ! Vait ! Pas ! Parce que tout homme, tout homme qui se considère patriote, devait tout abandonner et partir défendre les nôtres dans le Donbass ! Les Russes… Nous avons supporté ça pendant huit ans, pendant qu’ils tuaient nos enfants là-bas, mais nous ne pouvions pas continuer à le supporter !
Dans le couloir, on entendit du bruit, des voix : les maîtres de maison étaient rentrés. Ouliana tâtonna pour trouver la télécommande. Elle songea à changer de chaîne, puis se reprit : ce serait de la faiblesse, de la lâcheté. Si elle était déjà assise là à regarder, alors qu’elle reste et regarde. Bon, oui, c’était un talk-show, et alors ? Pourquoi se tortiller, pourquoi faire des courbettes ? Tant qu’il n’y avait personne à la maison, ça ne gênait personne ; elle avait mis ce qui lui plaisait.
L’oncle Maxime apparut dans l’embrasure, déjà déchaussé, mais encore en manteau.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Pour l’instant, il était juste surpris. Attends un peu, tonton Max.
— Oh. Bonsoir. Il ne se passe rien. Je regarde juste la télé. C’est interdit ?
— On en a parlé ce matin, il me semble. Il y a tellement de sources d’information sérieuses, et toi, tu allumes cette décharge…
Tante Marina se glissa derrière lui dans la cuisine, agita la main sans s’arrêter, refusant de se mêler à l’affaire.
— Pourquoi tout de suite une décharge ?
— Parce qu’ils racontent des conneries ! Des fascistes, des territoires soi-disant pris… Et on entend ça partout, sur tous les fers à repasser…
— Et ce ne sont pas des fascistes, peut-être ? répondit Ouliana sans se démonter. Ces défilés nocturnes aux flambeaux dans Kiev, ça n’a pas existé ? Si. Alors qui ment, au juste ?
— Bon, dit-il en reprenant son souffle. Je vais le formuler autrement : je n’ai pas envie que ce truc-là braille chez moi. Éteins, s’il te plaît.
— Mais bien sûr.
Ouliana pressa un bouton de la télécommande ; l’écran devint noir. Ta maison, tes règles. Mais, en elle, un ressort s’était tendu, une spirale dont l’une des extrémités était acérée. Elle ne se leva pas du fauteuil, s’y lova comme un serpent à sonnette doué de parole sur un caillou tiède. Ne me cherche pas, Ivanouchka, ou tu vas te prendre une volée de putains de coups de pied magiques.
Mais l’oncle Maxime ne s’en allait pas ; il avait encore quelque chose qui lui démangeait la langue.
— Et à propos des fascistes… Tu connais cette vieille chanson soviétique ? « Le vingt-deux juin, à quatre heures précises… Kiev était bombardée, on nous annonçait que la guerre avait commencé… » Tu sais de qui ça parle ?
— Eh bien, de qui ?
— Des fascistes, d’Hitler. En quarante et un, les fascistes ont commencé la Grande Guerre patriotique en bombardant Kiev, la nuit. Et maintenant, c’est nous qui leur faisons la même chose. Aux Ukrainiens. Le vingt-quatre février vingt-deux. Kiev était bombardée. À quatre heures du matin, aussi. Sans raison. Ils en parlent, de ça, dans ton putain de train de propagande ? Les fascistes, ici, c’est nous, Oulianotchka. Nous !
— Eh bien, vous, peut-être… répliqua-t-elle. Mais pas nous.
— Parfait ! s’esclaffa-t-il. Magnifique !
— Et eux, ils n’ont pas bombardé les premiers ? Ils n’ont pas bombardé le Donbass ?
Et là, l’oncle Maxime vit rouge.
— Qu’est-ce que ça veut dire, « bombardé » ?! Tu sais au moins où se trouve ce Donbass ? C’est une terre ukrainienne, nous la leur avons prise, et ils ont essayé de la récupérer ! Et tu sais pourquoi nous l’avons prise ? Pour qu’ils oublient la Crimée ! Celle qu’on leur avait déjà arrachée avant ça !
— On n’a rien arraché du tout, répondit calmement Ouliana. C’est n’importe quoi. Pourquoi personne d’autre ne dit ça, à part vous ?
— Pourquoi ? Mais tu… Parce que si tu dis ça à voix haute, quelqu’un va tout de suite te dénoncer au FSB, et on t’arrêtera pour discréditation ou pour diffusion de fausses informations ! Comme chez Dovlatov, tu connais ? Quelqu’un a bien écrit ces quatre millions de dénonciations… Il n’y a pas de quoi s’étonner…
— Ou peut-être qu’il suffit de ne pas cracher sur son propre pays, et tout ira bien ?
— Ça suffit ! Pause ! Pause ! Allez, on ne parle pas politique, d’accord ? On ne va quand même pas se disputer pour ça, dit tante Marina en faisant son entrée dans le salon en colombe de la paix. Oulias, sèche-toi les cheveux en attendant, puis viens m’aider un peu dans la cuisine, ça te va ? Maxik, va donc chercher une bouteille de mousseux, on a fini tout ce qu’il nous restait de léger. Et dans une quarantaine de minutes, on passe à table.