Traduction générée par IA · Original russe

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Dmitri Gloukhovski · Enregistrement

7.

Impossible de compter tout ce qu’il avait bu la veille, même si Maxime n’avait pas vraiment prévu de boire tant que ça. Le shabli semblait agir comme des comprimés contre le mal de mer : il supprimait la nausée. Sauf qu’en fait, il ne la supprimait pas du tout, il ne faisait que la reporter au lendemain.

Marina dormait encore, mais Maxime avait été éjecté de son sommeil. Un grand classique. Continuer à souffler et à se retourner dans le lit, en se heurtant de temps à autre à sa femme, lui semblait manquer de camaraderie. « Le sommeil de l’alcoolique est bref et agité », gémit-il en rampant jusqu’aux chiottes.

Il s’était levé du pied gauche.

Assis sur les toilettes, au bruit du murmure de la source du robinet, il lut sur Telegram Mediazona : qui, pendant qu’ils fêtaient leurs anniversaires, avait été déclaré « agent de l’étranger », et qui avait été arrêté pour haute trahison. Bref, le bulletin des arrestations. Il multiplia la dépression par la répression, au point de ne même plus avoir envie de sortir des toilettes pour retrouver le monde. Il se raconta la blague : « Comment ça, tu ne veux pas aller à l’école, Vovotchka ? Il le faut, tu es le directeur », se rinça la peau toute engourdie à l’eau froide, prit son courage à deux mains et se décida.

Ouliana était assise dans la cuisine à regarder les informations sur le petit téléviseur. Elle finissait son œuf au plat, déjà habillée et maquillée. Elle lui adressa un signe de tête compatissant — il devait avoir le visage sacrément bouffi.

— De si bon matin… Maxime lui sourit comme il put.

— Il faut aller à l’hôpital.

— Oui, c’est vrai.

Elle s’est maquillée, pensa Maxime. Pour qui ? Pour son fiancé ou pour les médecins ?

Plutôt pour les médecins, afin qu’ils la remarquent, elle et lui avec elle, au milieu de la file des gens qui supplient. Là-bas, ça doit être une usine, une vraie chaîne de production : on déverse les blessés des camions-bennes, on les recoud à la va-vite et on les renvoie, rafistolés, à la guerre, recalés, chez eux, ou en morceaux, dans un cercueil. Et avec un tel débit, les médecins ne doivent guère s’attarder sur les circonstances personnelles. Dans un hôpital militaire, mieux vaut sans doute ne pas s’attacher à ses patients — comme dans un élevage d’animaux à fourrure, ou quelque chose du genre.

Mais si elle se faisait belle, peut-être qu’ils la remarqueraient, qu’ils se souviendraient d’elle d’une manière ou d’une autre ; et quand il faudrait décider s’ils allaient faire un effort pour le sauver ou le laisser tel quel, ils se rappelleraient la fiancée en grande tenue et feraient peut-être un peu plus que le minimum.

Ouliana fixa de nouveau l’écran, l’air absent. Ils racontaient quelque chose sur les coulisses mondiales et cherchaient à effrayer les gens, mais rien sur son visage ne laissait penser qu’elle se souciait sincèrement des intrigues de l’Occident collectif. C’était juste pour que ça fasse du bruit en fond pendant qu’elle mangeait ses œufs, peut-être pour ne pas entendre ses propres pensées.

Et quelles pensées pouvait-elle bien avoir en tête ?

Ouliana avait un visage intelligent, gentil, qu’on ne pouvait pas qualifier de laid. Un peu vide, peut-être ? Ou simplement perdu. La fillette à l’apparence quelconque qui venait autrefois passer les vacances du Nouvel An chez eux était devenue une jeune femme à l’apparence quelconque. Elle avait grandi, oui. Voilà, c’était à peu près tout. Mais qu’était-elle devenue ? Pour le savoir, il aurait fallu connaître celle qu’elle était avant.

Elle avait l’air toute recroquevillée, en quelque sorte. Le dos voûté, transie.

Maxime eut envie de lui demander des nouvelles de son copain.

Mais il se retint. Avait-il le droit d’éprouver de la compassion pour lui ?

Dans cette guerre, Maxime était sans équivoque du côté de l’Ukraine, celui de la victime. Et plus on essayait ici d’expliquer et de justifier la guerre, plus on accusait avec acharnement de trahison ceux qui compatissaient à l’Ukraine, plus Maxime s’accrochait à sa position ; pour lui, c’était devenu avant tout une façon de rester fidèle à celui qu’il avait toujours été. Ne pas se dissoudre, ne pas se décomposer dans l’acide où barbotaient autour de lui les lambeaux de certains de ses anciens amis.

Une fois, dès la première année de la guerre, en essayant de définir des règles de vie dans ce nouveau monde, Maxime avait décidé d’appliquer aux gens qui l’entouraient le critère de la complicité. Selon ce principe, tous ceux qui s’étaient résignés à la guerre sans y prendre part portaient une part de responsabilité, mais pas une part de culpabilité ; ceux qui la soutenaient de quelque manière que ce soit — par leurs actes ou leurs paroles, en contribuant à l’attiser ou à la normaliser — devenaient complices et partageaient la culpabilité ; et seuls ceux qui avaient tenté, d’une façon ou d’une autre, d’empêcher la guerre seraient acquittés devant le tribunal de l’éternité. Quant à Maxime lui-même, si ce tribunal l’avait acquitté, ç’aurait été de justesse : tout au plus pouvait-on porter à son crédit sa participation à deux ou trois manifestations dans les premiers jours de la guerre et le fait d’avoir mis en caisse l’édition de luxe de 1984 dans sa librairie. Bon, d’accord, et puis sa bataille d’hier contre les « agents de l’étranger ». Bref, il n’était pas un combattant. Mais il ne prétendait pas l’être, après tout. Son secteur du front était ailleurs, invisible sans microscope, mais important à sa manière.

Mais qu’en était-il du fiancé d’Ouliana ? Le fait qu’il ait été mobilisé le dégageait-il de toute responsabilité pour ce qu’il avait fait à la guerre ? Et pouvait-il ne pas le faire, une fois là-bas ? Et s’il avait mutilé ? Détruit ? Tué ? Était-ce important qu’il l’ait fait de son plein gré ou sur ordre, si la complicité se définissait par l’action ? Si c’était l’action qui comptait, alors il ne pouvait pas demander des nouvelles du fiancé, il ne pouvait même pas lui laisser penser une seconde que Maxime compatissait avec elle, et, à travers elle, avec son copain.

La génération de Maxime avait traversé toute la folle sarabande que le pays avait connue depuis Brejnev : la perestroïka, l’effondrement, la Russie d’Eltsine, les guerres de Tchétchénie, le poutinisme. Une vie haute en couleur, disons : impossible de la regarder sans lunettes de soleil, comme une explosion nucléaire. Et voilà que ses camarades de génération, ses amis, ses copains, avaient pris l’habitude de tout regarder à travers des lunettes noires — celles du postmodernisme et du cynisme. Mais avec la guerre, ce n’était pas possible. Il fallait enlever ces lunettes, même si la lumière vous brûlait les yeux, parce que si le pays avait connu pendant toutes ces années un mal absolu, aveuglant, c’était bien cette guerre contre l’Ukraine. Il fallait regarder sans détourner les yeux, ressentir à vif, témoigner honnêtement ; il fallait se souvenir de l’histoire avec exactitude, pour qu’on ne la déforme pas de nouveau, pour qu’elle ne se répète pas un jour. Il fallait, il fallait…

Voilà de quoi il s’agissait, et non de savoir comment se sentait tel ou tel garçon à l’hôpital. Il n’avait tout de même pas été renversé par un tramway ! Maxime resta un moment silencieux, puis regarda Ouliana par-dessous ses paupières gonflées, comme à travers la meurtrière d’un blockhaus. Et cette expression perdue… Bon sang.

— Comment il va, ton fiancé ?

— Pas terrible, fit Ouliana en se tournant vers lui. Il y a eu un tir. On lui a amputé les jambes. Les deux.

— Oh… La nausée remonta. C’est horrible.

Il se représenta ces jambes coupées, enveloppées dans des bandes molletières. Il ferma les yeux. Les moignons lui apparurent encore plus nettement.

— Pauvre gars, dit-il. Il a quel âge ?

— Vingt-sept ans, répondit Ouliana.

— Comme notre Kirill, alors ?

— Exactement.

Une image noire lui traversa l’esprit : Kirill sans jambes. Ça aurait pu arriver, s’ils ne s’étaient pas précipités pour l’évacuer à l’époque. Et tant d’autres choses auraient pu arriver. S’ils n’avaient pas réussi à temps, si la frontière avait été fermée, et Dieu sait quoi encore… Alors comment juger ? Kirill aurait-il été coupable, lui aussi, si on l’avait attrapé par la peau du cou et envoyé dans le hachoir ? C’était simplement une question de malchance. Ça aurait été son choix, mais là… Chance ou malchance : voilà toute la bifurcation historique, comme toujours chez nous et comme partout ailleurs.

Fiancé… Fiancé, ça voulait dire qu’ils comptaient se marier. Ils avaient donc prévu une vie, une vraie vie, et en un instant, cet avenir avait été amputé, scié jusqu’à l’os. Maxime se rappela ce qu’il avait ressenti quand la guerre avait commencé : le désespoir, l’absence de lumière au bout du tunnel. Tout ce que Marina et lui avaient imaginé pour leur avenir volait en éclats, au service des buts et des objectifs insensés, cannibales, de quelqu’un d’autre, justifiés par des mensonges abyssaux et ineptes ; et c’était sa propre vie, réelle et unique, qui se brisait. Mais lui avait réussi à se dégager et à ramper hors de cette putain de rouleuse aux drapeaux tricolores et aux crânes. Ramper… Encore un mot de l’histoire russe contemporaine. On s’était tirés, oui. On avait sorti Kirill de là, et l’agence de Marina n’avait pas manqué de commandes — au contraire, on avait encore plus besoin d’embellir la ville —, et les gens avaient eu plus que jamais besoin de bons livres. Marina et Maxime avaient aidé les gens, chacun à sa manière, à rester humains en ces temps inhumains ; leur famille, justement, n’avait donc pas été directement frappée par la guerre. Mais Ouliana, elle…

Maxime prit une tranche de pain au kéfir déjà coupé, moelleuse comme pour un enfant, s’en détacha un morceau et se mit à l’enduire de beurre tendre. Ouliana gardait le silence, sirotait son thé et continuait de regarder les informations du matin.

— Le train de propagande du ministère de la Défense a achevé sa tournée de la Russie, organisée à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la Grande Victoire, et est rentré triomphalement à Moscou, perça la voix de la télévision à travers le grondement de la bouilloire. Il a parcouru plus de trente mille kilomètres et sillonné tout le pays ! Il a passé deux mois et demi sur les rails, visité les capitales de tous les districts militaires, fait étape à Krasnodar et Makhatchkala, Volgograd et Oufa, Iekaterinbourg et Novossibirsk, Khabarovsk et Vladivostok. Ses dix-huit wagons accueillaient à la fois une exposition consacrée à la mémoire de la Grande Guerre patriotique et une vaste exposition sur l’opération militaire spéciale. À chacune de ses étapes, le train de propagande a fait sensation : des milliers de visiteurs se sont pressés pour le voir, principalement des jeunes et des écoliers…

La télévision continuait de marmonner, de râper les cerveaux ; c’était rugueux. Maxime grimaça. Et Ouliana, comprenait-elle ce qu’elle regardait ? Et si elle comprenait, pourquoi le regarder, alors ? Maxime voulut lui dire : « Ne lisez pas les journaux soviétiques au petit déjeuner », mais se retint. Elle écoutait le correspondant, les lèvres légèrement entrouvertes, sans paraître fascinée ; elle avait plutôt l’air d’avoir été sonnée, comme si le tir l’avait atteinte, elle aussi.

— Rien d’étonnant : dans ce musée interactif ambulant, équipé des toutes dernières technologies, on pouvait non seulement découvrir de plus près l’histoire récente, mais aussi, par exemple, se mettre aux commandes d’un avion d’attaque ou d’un navire de combat grâce à un simulateur informatique ! Et, comme l’an dernier, la pièce maîtresse de l’exposition était bien sûr constituée de prises de guerre : des modèles de matériel militaire ennemi capturés par nos troupes à l’adversaire sur les champs de bataille de l’opération militaire spéciale. Le coordinateur du projet, le vice-ministre de la Défense, le général d’armée Oleg Semionovitch Goremykine, nous en parle…

Il existe vraiment un général de l’armée russe qui s’appelle Goremykine ? s’étonna Maxime. On se croirait chez Gogol. Enfin, qu’est-ce qui n’était pas digne de Gogol, ici ? Il versa de l’eau bouillante sur son sachet de thé, remit ses tartines bien en ordre et s’assit à côté d’Ouliana.

La télévision montra une nouvelle vue panoramique du train vert peinturluré, avec des épaves de blindés sur les wagons ouverts. Ouliana le regardait avec une grande attention, l’air pensif. Quand la télévision se mit à parler des champs de bataille de l’opération militaire spéciale, elle fit une grimace — Maxime le remarqua aussitôt. Il se sentit pousser des ailes. Bien sûr qu’elle était contre la guerre, comme Marina et lui ! Et comment aurait-elle pu la soutenir, dans sa situation ?

Elle n’avait encore rien dit que Maxime avait déjà complètement changé d’attitude envers elle. Comme si, de lointaine parente sans lien du sang, elle était devenue sa famille. Et voilà qu’il était heureux de l’avoir autorisée à rester chez eux, heureux qu’elle soit assise dans sa cuisine ; il eut envie de lui couper encore du fromage, de lui proposer un café.

— Les chars et les véhicules blindés de transport de troupes américains, britanniques et canadiens, détruits et chargés sur des plateformes spéciales, ont traversé tout notre pays — mais pas de la manière prévue par ceux qui en gavaient le régime de Kiev, rapportait le général Goremykine d’une voix de service, en butant sur ses mots, comme s’il lisait pour la première fois un texte inconnu et incompréhensible.

Un cirque ambulant de la mort, du faux, du fonctionnaire jusqu’à la moelle, et cette odieuse association d’idées, « Grande Guerre patriotique — opération militaire spéciale », pour que les vingt millions de morts de cette guerre tirent derrière eux, comme une locomotive, un autre million de cadavres tout frais dans des wagons de marchandises. Trente mille kilomètres, et à chaque petite gare, un arrêt pour mentir et abrutir les gens. Et en prime, la moustache en brosse crétine du général de Gogol. Maxime claqua de la langue.

— C’est horrible ! lança-t-il en se tournant vers Ouliana, en quête de soutien.

— Quoi ? demanda-t-elle.

— Tout ça, dit Maxime en désignant l’écran. Pourquoi est-ce qu’ils ont envoyé ce train sillonner le pays ? À ton avis ?

— Aucune idée, répondit Ouliana en haussant les épaules. Ben… Les quatre-vingts ans de la Victoire, quoi.

— Allons, dit Maxime avec un sourire. Tu crois vraiment que c’est pour ça ?

— Et pour quoi, alors ?

Peut-être qu’Ouliana n’arrivait pas à déchiffrer cette manipulation ? À Maxime, elle semblait flagrante, évidente… Mais cette connaissance ne lui était pas tombée du ciel. Elle venait d’années, de décennies de réflexion, d’analyse, de lecture des bons livres et de la bonne presse… et, au bout du compte, de son cercle de fréquentations. Pour déconstruire le mythe de la Grande Guerre patriotique, comprendre comment on le leur inculquait depuis la maternelle… et comment on l’utilisait ensuite. Pour lui, c’était le « culte de la Victoire ». Pour les gens ordinaires, c’était les rubans de Saint-Georges, les photos du grand-père en calot et en vareuse, et les brochettes grillées pendant les vacances de mai.

— Pour faire croire aux gens que cette guerre est en quelque sorte la suite de l’autre, la Grande Guerre patriotique. À l’époque, les Allemands nous ont attaqués ; donc, maintenant non plus, nous ne sommes pas les agresseurs, mais les victimes, dit-il. Cette guerre aussi serait sacrée. Voilà pourquoi ils trimballent du matériel blindé occidental dans toutes les villes et tous les villages : pour montrer qu’ici, une fois encore, comme à l’époque, nous ne faisons que nous défendre. Comme si ce n’était pas nous qui avions attaqué les Ukrainiens, mais l’Occident qui nous avait attaqués. Et voilà pourquoi nous n’arrivons pas à gagner, à la quatrième année : parce que nous sommes seuls contre le monde entier…

Ouliana le regardait sans expression. Maxime se troubla, mais il fallait bien finir ce qu’il avait commencé.

— Et surtout, ils veulent aussi profiter de ce train pour enrôler le plus de monde possible dans l’armée. C’est bien pour ça qu’on l’appelle un train de propagande. Ils ne s’en cachent même pas, ces enfoirés. Parce qu’au front, les hommes viennent à manquer. Certains sont à l’hôpital, comme ton copain, d’autres au cimetière. Il en faut des nouveaux. À balancer dans le foyer du putain de train à vapeur.

Sa nièce fronça les sourcils. Ou bien il avait tort de lui expliquer tout ça comme à une enfant ? Elle allait encore se vexer, parce qu’il l’avait prise pour une idiote. Et puis, c’était quoi, au juste, cette histoire de « gens ordinaires » ? Le voilà qui repart avec son snobisme pseudo-intellectuel…

— Et alors ? On se bat seulement contre l’Ukraine, là-bas ? Ils ont bien montré les blindés, en vrai. Ils ne sont pas dessinés. Quelqu’un les a envoyés là-bas. Ce sont les Amerloques qui les ont envoyés.

— Oulian… Tu es sérieuse ?

— Quoi ?

Maxime tendit la main, prit la télécommande, appuya sur le bouton ; la télévision s’étrangla et s’éteignit.

— Pardon. Je ne peux plus regarder tout ça. Tout ça, c’est fait pour embrouiller encore quelqu’un, l’envoyer dans le hachoir. Pour qu’on lui ampute ensuite les jambes à lui aussi. Comme à ton Sacha.

— Ouais.

Ouliana reporta les yeux sur l’écran éteint. Elle soupira.

— Tu ne crois pas à tout ça, quand même ?

— Moi ?

— Toi. Toi, Ouliana. Ou tu y crois ?

— Je ne sais pas. À quoi est-ce qu’il faut croire, alors ?

— Il y a plein de choses… Il y a Meduza, The Insider, Dojd, et même la BBC, si le bon Dieu me pardonne… On peut t’installer un VPN, tout s’ouvrira très bien. Tu as l’air d’avoir du temps, tu pourras lire…

— Mais j’ai votre VPN. Vous me prenez pour une sauvage, ou quoi ?

— Je n’ai pas dit ça ! Tu as un VPN, parfait. Bravo ! C’est juste que tu auras une demi-heure ; lance Dojd sur YouTube. Dojd TV. C’est aussi des informations, mais pas les mêmes, pas des marionnettes.

— D’accooord.

La veille, elle le regardait autrement. La veille, elle l’avait serré dans ses bras comme ça… Elle s’était blottie contre lui. Et maintenant, un champ électrique s’était formé autour d’elle ; Maxime n’aurait même pas osé s’approcher de lui-même.

— Tu comprends bien qui est responsable de tout ça, Ouliach ?

Il l’avait appelée « Ouliach », comme quand elle était petite, mais il entendit aussitôt dans cette voix câline quelque chose de faux, et elle aussi, semblait-il, avait immédiatement décelé cette fausseté.

— Responsable de quoi ?

— De ce qui est arrivé à ton Sacha. De sa blessure, de ses jambes…

— Et qui, alors ? demanda-t-elle en plissant les yeux.

— Tu le comprends, non ? Tu ne peux pas ne pas le comprendre !

— Eh bien, dites-le, oncle Maxime.

— Qui l’a appelé sous les drapeaux ? Qui l’a envoyé en Ukraine ?

Elle se taisait, le transperçant du regard. Est-ce qu’elle soutenait vraiment tout ça, au fond ? S’était-il à ce point trompé sur elle ? Voilà celle qu’il avait prise sous son aile… Le mieux aurait été de se taire, mais Maxime n’y arrivait déjà plus.

— Le pouvoir, Ouliach ! Le pouvoir ! Poutine, putain ! Appelons les choses par leur nom ! Tu ne comprends pas, ou tu ne veux pas comprendre ?

Elle haussa de nouveau les épaules. Elles étaient osseuses, larges et maigres. Comme celles d’une volleyeuse.

— Je vais y aller, oncle Maxime. Il faut absolument que je voie le médecin-chef aujourd’hui.

Elle se leva, posa sa vaisselle dans l’évier et fila hors de la cuisine. Maxime resta seul avec sa tartine sur son pain au kéfir tout moelleux. Le pain sec lui resta coincé dans la gorge et l’étouffa. L’angoisse le submergea — pressentiment d’un malheur, remords tardif. Une sensation pénible, comme si quelque chose clochait. Allons, ce n’est que la gueule de bois, comme dans les livres, rien d’autre, se rassura-t-il.

Ah, et il avait fait un rêve affreux, aussi… C’était peut-être ça, le problème ?

• • •

Jésus a souffert, et nous a demandé d’en faire autant, répétait sa mère à la petite Ouliana.

Eh bien, elle avait dû encaisser la leçon, faire semblant d’être idiote. Après tout, elle vivait chez des gens, ce n’était pas bien de se brouiller avec eux. Monsieur se croit intelligent, il lui a fait la leçon. Encore une fois, Sacha est un débile parce qu’il a cru et qu’il y est allé, et elle, au passage, elle est une idiote aussi. Eh non, merci bien. C’est toi qui te racontes des histoires pour expliquer pourquoi tu as couru cacher ton fils quand sa convocation est arrivée. Parce que ton petit oiseau est trop intelligent pour servir. Parce qu’il a besoin de ses jambes pour danser en boîte. Sacha, lui, est un crétin : il a cru qu’il y avait des fascistes, alors bien fait pour lui s’il va devoir sautiller sur ses moignons. S’il s’en sort, déjà.

Et si tu allais te faire foutre, oncle Maxime ? Elle aurait dû le lui balancer sur place, au petit déjeuner. Dommage que ses bonnes manières l’en aient empêchée.

Tout le trajet en métro, elle avait bouilli dans le goudron : elle se disputait avec son oncle en pensée. À la fin du trajet, elle avait déjà des brûlures d’estomac à force de bile. Elle émergea à grand-peine à la lumière, sans savoir qui appeler. Elle téléphona à Kristinka. Ces quelques jours sans se parler avaient complètement fait sombrer Ouliana. De toutes les deux, c’était Kristinka qui faisait bouée, tandis qu’Oulianotchka servait de lest. Elle avait terriblement envie d’entendre sa voix, qu’elle lui babille n’importe quoi dans son langage de canari.

Au début, Kristina ne décrocha pas — Ouliana était déjà montée dans le bus — et elle ne la rappela qu’un peu plus tard.

— Allô.

Sa voix était étouffée, nasillarde. Elle pleurait.

— Kristina ?

— Salut.

— Ça va ?

— Bof.

— Il s’est passé quelque chose ?

— Ben… Non… C’est une putain de galère, tout simplement.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Le mec m’a larguée. Par SMS. Tu te rends compte ?

— Sérieux ? Lequel ?

— J’en ai un, en ce moment, Oulian ! Sacha. Tu ne t’en souviens déjà plus, à Moscou ?

C’est vrai. Elle aussi, elle avait son Sacha, se rappela Ouliana. Celui qui l’avait nourrie de sushis. Elles s’étaient tellement foutues de lui ensemble, comment avait-elle pu oublier ?

— Pardon. Ça m’est sorti de la tête. C’est juste qu’il y a tellement… de choses.

— Laisse tomber. Ça va, renifla Kris. C’est juste complètement dingue, par SMS. Et moi, je voulais déjà le présenter à mes parents.

— Il y en aura un autre. Qu’il aille se faire foutre.

— Il était bien, lui. Pourquoi par SMS, Oulian ? Pourquoi il me traite comme ça ? Je suis quoi, moi, une petite merde ? Je suis qui pour lui, un chat ? Un chien ?

— Laisse tomber…

Elle se mit à pleurer. Ouliana filait le long des clôtures en béton dans un bus flambant neuf aux couleurs vives, en route pour l’hôpital militaire, et elle n’en voulait pas à Kris d’avoir oublié de lui demander comment allait son Sacha à elle, celui qui n’avait plus de jambes. Elle aimait Kristinka. Elle avait de la peine pour elle.

— C’est juste que tu comprends, dit Kris d’une voix nasillarde, tout s’est accumulé. Le boulot, le fait qu’on m’ait virée, et maintenant il m’a quittée aussi. Putain, Ouliana, pourquoi la vie me défonce aussi violemment ? Qu’est-ce que j’ai fait, moi ?

— Et pour le boulot, c’est vraiment si galère que ça ?

— Tu comprends pas, renifla Kris. C’est la merde noire. Où que tu appelles, soit le poste est déjà pourvu, soit ils ont carrément changé d’avis.

— Et le nôtre ? Anatoli Sergueïevitch ?

— Ben, rien. Il a appelé. Il dit qu’il ferme boutique, que je peux aller me faire foutre, et il m’a remerciée pour mes services.

— Le salon, donc, il ne va plus du tout rouvrir ?

— Tu m’écoutes, oui ? Il est furieux comme le diable. Je lui parle d’indemnités de licenciement, et lui, il me répond : « Je te les enfoncerai dans le cul si je te croise. » Il dit qu’il a tellement de dettes et d’amendes sur le dos que maintenant, il s’en fout, autant finir en taule.

— La vache.

Elles se turent. Ce n’est qu’alors que Kris se reprit :

— Merde. Pourquoi on parle que de moi, de moi ? Et toi, alors ? Comment ça va ? Et ton Sacha ?

• • •

Maxime était resté scotché dans la cuisine : assis là, il lisait, résigné, les mauvaises nouvelles ; à côté de lui, des sandwichs entamés se racornissaient, le thé avait infusé jusqu’à devenir du tchifir et avait refroidi. La gueule de bois lui avait gagné la tête entière, puis le monde entier, qui lui paraissait désormais infect et trouble. Marina dormait toujours, personne pour guérir l’angoisse de Maxime. Autant se pendre — au figuré, bien sûr, car Maxime n’avait jamais eu à jouer avec des pensées suicidaires.

Mais quel rêve avait-il fait ? Un truc répugnant…

Et voilà qu’un grincement de parquet dans le couloir — Kirill apparut dans la cuisine. Planté dans l’embrasure, en caleçon, appuyé contre le chambranle, il souriait et s’étirait. Un véritable Apollon ; Maxime ne l’avait pas conduit toutes ces années au club d’aviron du canal de la Moskova pour rien : l’aviron en rivière, ça donne des résultats, évidemment.

— Salut !

— Oh… Kirill Maksimovitch nous fait l’honneur de sa présence ! Un petit café ?

— Je vais me le faire, assieds-toi. Nuit agitée ? ricana-t-il.

— C’était l’anniversaire de Vadik Smyslov… J’ai un peu abusé.

— Vous vous permettez des frasques ! En pleine semaine ! Vous êtes rentré à quelle heure ?

— Vers une heure et demie, je crois.

— J’espère être aussi énergique que vous à votre âge !

— Notre âge… Quel âge, le nôtre ! Tiens, tu veux un sandwich ?

— Toujours prêt !

Il fredonnait je ne sais quoi en sifflotant. Ah, la jeunesse : pas de boulot, une convocation suspendue au-dessus de ta tête comme une épée de Damoclès, pour tout bien trois paires de jeans et un portable, et pourtant tu te lèves le matin en souriant. C’est juste que le corps plie facilement, et tu le plies. C’est juste que le temps qui s’ouvre devant toi n’a pas encore de limites, et que tu as l’impression que tu auras forcément le temps de tout faire, dans cette vie. Et cette joie de chiot, à l’idée de la journée qui commence, qu’aucune gueule de bois ne saurait faire tourner.

— Alors, cet entretien ?

— Touchons du bois ! Kirill se tapa le front. Ça a l’air d’aller. Racontez-nous où vous avez travaillé, ce que vous y faisiez, pourquoi vous êtes parti, quelles sont vos prétentions salariales, quels sont vos projets dans la vie, pourquoi notre entreprise. Enfin, j’ai répondu franchement à tout. Je suis honnête, moi.

— Et quels sont vos projets dans la vie ? demanda Maxime.

— Décrocher le poste de chef d’équipe en analyse produit dans votre banque et y faire une carrière fulgurante.

— Savez-vous que le télétravail n’est pas encouragé dans notre banque ? Peut-on vraiment compter sur vous ?

— C’est marrant, ils m’ont posé la question, sourit Kirill. Je vois que tu es au courant !

— Je lis les journaux soviétiques au petit déjeuner, soupira Maxime. Alors, qu’est-ce que vous leur avez répondu ?

— Que vous pouvez compter sur moi, évidemment. Oui, j’ai fait une pause dans ma carrière, je suis parti, mais je suis revenu et je ne compte plus repartir. Je lie mon avenir à celui de ce pays.

— Que pensez-vous de la situation actuelle dans le pays ?

— Ça, ils me l’ont pas demandé. Et puis, c’est Tinkoff, là-bas tout le monde comprend tout, papa, tu racontes quoi ?

— Tinkoff, ce n’est plus Tinkoff, Kirill. Comme Kommersant n’est plus Kommersant, et NTV n’est plus NTV.

— Oh… Ben, moi, j’étais pas encore né, à votre époque jurassique. Quand l’herbe était plus verte et le ciel plus bleu.

— Et toi, bien sûr, tu trouves que l’herbe est assez verte aujourd’hui et le ciel assez bleu ? ricana Maxime.

— Plus que suffisamment ! lui assura Kirill.

— Mouais.

— Mouais. Bref, demain, deuxième tour.

— Merde… Enfin, ça va marcher, j’en suis sûr.

— À la merde !

Il réquisitionna le sandwich en trop de Maxime et se mit à siroter son café. Quel appétit de loup, et quelle bonne humeur ! À le regarder, Maxime eut lui aussi envie d’un sandwich au saucisson — et de vivre. Il se leva pour s’en faire un autre.

Tout à coup, Kirill se souvint de quelque chose.

— Oh ! J’ai fait la connaissance de ma sœur hier ! Enfin, je l’ai redécouverte. Elle est où, au fait ? Elle dort encore ?

— Elle est partie à l’hôpital voir son petit copain.

— Ouais… C’est l’horreur, là-bas, non ?

Maxime ne put s’empêcher de regarder les pattes de Kirill, musclées, mais presque imberbes ; il se rappela quand, gamin, il s’était cassé une jambe à ski, quand ses jambes n’étaient que de minuscules brindilles, comparées à ces énormes guiboles.

— C’est l’horreur.

— Elle m’a paru sympa, pourtant. On dirait qu’on s’est bien entendus.

Marina s’était levée, languissante, enveloppée dans son peignoir de soie. Elle embrassa Kirill sur le sommet du crâne, puis alla se faire un café dans son cezve en laiton. Quand s’était-elle transformée en diva à la retraite, en personnage de Boulevard du crépuscule ? se demanda Maxime. Puis il se reprit, comme s’il n’avait jamais pensé ça.

— Moi, elle m’a pas paru sympa, leur balança Maxime, raclant le fond de la tasse. Votre Ouliana.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Marina en se tournant vers lui, inquiète.

— Comment, dans sa situation, peut-elle ne pas comprendre ce qui a déclenché tout ça ?

— Déclenché quoi ? demanda Kirill.

— La guerre. La guerre, Kirill.

— Elle ne comprend pas ? demanda prudemment Marina.

— Elle est scotchée à la télé dès le matin. Elle reste là à la regarder. Je crois qu’elle fait partie de ces gens-là, dit Maxime. De ceux qui croient tout ce qu’on leur raconte.

Marina cognait et raclait la cuillère contre l’intérieur du cezve, mélangeant le sucre. Puis elle retira le café du feu et le versa à travers une petite passoire dans une élégante tasse peinte.

— Les gens croient la télévision, Maxime. Qu’est-ce que tu veux y faire ? Les gens y croient. C’est dans ce pays qu’ils doivent vivre, ils n’ont pas le choix. C’est normal. À la télé, on leur explique les règles pour vivre dans ce pays. Pourquoi tu t’acharnes sur elle ?

— Il y a ceux qui comprennent ce qui se passe, ceux qui ne le comprennent pas et ceux qui refusent de le comprendre, Marina ! formula Maxime. Et donc, soit elle est conne, ce qui ne m’a pas semblé être le cas, soit elle ne veut pas comprendre. Et, je l’avoue, ça ne me réjouit pas spécialement de voir une personne comme ça invitée chez nous.

• • •

La file pour voir le médecin-chef commençait dans l’escalier : dans la salle d’attente comme dans le couloir, il n’y avait pas assez de place pour toutes ces épouses et mères au visage bouffi — cernes sous les yeux, foulards sur la tête, comme si elles allaient à l’église. Il n’y avait pas de rendez-vous, seulement une file d’attente ; qui arrivait le premier avait l’espoir de pouvoir poser sa question.

En attendant, elles se racontaient leurs histoires : le mari, blessé par éclats, une grenade larguée par un drone ; le fils, trépanation, traumatisme crânien, obus de mortier ; le fils, amputé des deux bras, sapeur ; le frère, brûlures au quatrième degré ; il a perdu la vue, le mari ; laparotomie, on lui a enlevé la moitié des intestins ; le fils, dans le coma. Pour l’une, un certificat ; pour l’autre, une invalidité ; pour celle-ci, qu’on l’écoute ; pour celle-là, qu’on ne renvoie pas son fils au front ; et pour certaines, simplement la promesse qu’il ne mourra pas.

Ouliana demanda à une femme en foulard quel genre d’homme était le médecin-chef. Une autre, qui le connaissait, répondit : ancien chirurgien militaire, il avait gravi les échelons. Un homme d’affaires, pas du genre compatissant. Bref, à sa place.

La file était longue, mais elle avançait vite. Là-dedans, apparemment, on décidait bientôt du sort des gens : comme dans un poste de secours sur le terrain, où l’on trie les vivants et les morts. En attendant, beaucoup discutaient, mais presque toutes ressortaient du bureau du médecin-chef en silence. Rares étaient celles qui souriaient ; le plus souvent, elles avaient les yeux humides. Elles pleuraient pour elles-mêmes, pas pour faire effet. Le tribunal, semblait-il, était impartial et incorruptible : les mères entraient avec des cadeaux et ressortaient avec.

Ce fut au tour d’Ouliana.

Le bureau était spacieux, mais dépouillé. Des murs peints, un portrait de Poutine encadré au mur, les mains jointes ; dans un coin, un drapeau enroulé autour de sa hampe ; au milieu, un bureau de chef, avec une photo d’un homme en camouflage, des montagnes derrière lui. Le même homme était assis derrière le bureau, vingt ans plus âgé, mais encore solide. Sur la photo comme en face, il avait l’air fatigué. Il ne ressemblait pas à Dieu, plutôt à un boucher, mais on voyait qu’il était à la retraite. Des étagères couvraient les murs, avec des dossiers sur des vies humaines. Sur le bureau, un ordinateur où tout était consigné.

— Parlez.

— Je viens au sujet de Lazarenko Aleksandr Vitalievitch.

— Quel service ?

— Neurochirurgie.

Il pianota sur le clavier. Il baissa ses lunettes de fer sur le bout du nez et examina la situation de Sacha par-dessus les verres.

— Voyons… Lazarenko… Lazarenko. Blessure par éclats avec compression, à la suite de… Hum. Évacuation tardive… Gangrène des deux membres… Oui. Amputations. Je vois. Alors, voyons… Lésions importantes aux organes internes, état de la colonne vertébrale… Apophyses épineuses… Éclats osseux dans la cavité abdominale… Lésion intracrânienne… Hmm. Intervention chirurgicale programmée afin de… Oui, je vois. C’est grave, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise. Votre Lazarenko est dans un état grave.

— Je suis au courant, dit Ouliana, aussi fermement qu’elle le put.

— Et il a encore une opération prévue dans les prochains jours. On va lui reconstruire la colonne. Elle est en miettes. Et les organes du petit bassin… Mais surtout, je vois qu’il a aussi un traumatisme crânien, avec compression, et sa tension… Voilà sa tension. Enfin. Mieux vaut que vous ne sachiez pas encore. Sous anesthésie générale. Une opération délicate, pour le dire gentiment. Je ne me prononcerai pas sur le pronostic.

— C’est prévu pour quand ?

— Après-demain ou jeudi. Voilà, je n’ai plus rien à vous dire. Nous vous tiendrons au courant.

Il lui fit signe de la tête pour lui faire comprendre que son temps était écoulé.

— Attendez, dit Ouliana. Ce n’est pas pour ça que je suis venue.

— Et pour quoi, alors ?

— Nous voulons nous marier.

— Hum. D’accord.

— J’ai lu que les participants à l’opération militaire spéciale peuvent le faire en urgence, c’est bien ça ?

— C’est possible.

— Je voudrais que ce soit aujourd’hui.

Le médecin-chef remonta ses lunettes de fer sur ses yeux, qui rapetissèrent derrière les verres ; son regard distrait, concentré par la loupe en un faisceau, se mit à brûler.

— Aujourd’hui, ce ne sera plus possible.

— Sur Internet, il est écrit que ça peut se faire le jour même de la demande.

— Ils écrivent n’importe quoi, sur Internet. Vous croyez que vous êtes la seule à vouloir vous marier, ici ? Ce n’est pas moi qui enregistre les mariages, ce sont les employés de l’état civil. Ils croulent sous les demandes… Des jeunes mariés.

— Alors demain. Demain, c’est la date limite. S’il doit se faire opérer ensuite… Je vous en prie !

— Pourquoi ne pas attendre qu’il ait repris connaissance après l’opération ?

Elle crut qu’il avait ricané. Pourquoi ? La soupçonnait-il de calcul ? Mais comment, pourquoi ? Elle ne lui avait rien demandé de si extraordinaire, rien qui dépassât ses prérogatives ; elle lui avait seulement demandé ce à quoi elle avait droit, de toute façon. Et elle ne s’était pas trahie, semblait-il. Pourquoi ce rictus ? Puis elle se demanda : combien y en avait-il vraiment, ici, comme elle, dans cette file… À vouloir se marier au plus vite, au cas où ? Pas la peine de jouer les vierges effarouchées : à travers ses loupes, il verrait tout de toute façon ; des âmes défilaient devant lui à la chaîne, et quand il faut décider en une minute qui sauver et qui condamner, on finit sans doute par comprendre en une seconde tout le reste d’une personne.

— Je suis enceinte de lui, annonça Ouliana.

Il soupira.

— Félicitations. Vous avez un certificat ?

— Seulement un test.

Le médecin-chef consulta l’ordinateur, où était consigné le sort de Sacha, puis regarda Ouliana, pesa le pour et le contre et tambourina des jointures sur la table.

— Alors, allez faire faire un certificat. Avec ça, l’état civil se bougera peut-être. Ils pourraient même vous donner rendez-vous demain. Ils vous feront passer devant les autres. Quand vous sortirez d’ici, frappez chez mon adjoint, Kovalev Artour Ivanovitch. Ensuite, vous réglerez la question avec lui, d’accord ? J’ai ici des affaires plus sérieuses que de jouer les maîtres de cérémonie. Voilà. Mes respects.

— Merci beaucoup !

Il acquiesça.

Ouliana sortit et s’adossa au mur : le monde tournait autour d’elle comme un carrousel. Un poids lui était ôté des épaules. Son sort avait été réglé en cinq minutes, comme toutes les autres affaires ici. Le verdict lui était favorable. Elle avait du mal à croire que tout se soit fait si vite et si honnêtement.

Chez l’adjoint — encore jeune, le teint rose, mais déjà étonnamment dégarni —, l’affaire fut réglée encore plus vite. Le médecin-chef l’avait déjà appelé, apparemment, et il connaissait toute la situation d’Ouliana. Il lui répéta qu’il fallait un certificat, mais la rassura : elle pourrait apporter l’original le jour de l’enregistrement, et lui envoyer le scan sur son téléphone. Il promit aussi de régler lui-même la question de l’urgence avec l’état civil.

— Passez demain vers midi, proposa-t-il. Et si besoin, écrivez-moi sur Telegram.

Il lui serra la main pour prendre congé, comme à un homme. Il n’avait pas de callosités.

Il fallait déjà aller voir Sacha, qui l’attendait : il lui envoyait « Tu me manques », « T’es où ? », des émoticônes. Mais Ouliana resta encore un peu assise dans la cour de l’hôpital, respirant avant de replonger dans le melon.

Elle activa son VPN et ouvrit le chat. Elle demanda à son IA : une personne du signe des Poissons, née le 18 mars, doit subir une opération grave ; quels jours de juillet sont favorables selon le calendrier lunaire, et quelle sera l’issue de l’opération ? L’IA lui débita tout ça sur-le-champ, comme un astrologue de métier. Il en ressortait que, si l’opération avait lieu jeudi, tout devrait se passer à merveille.

La cigarette électronique exhalait une vapeur transparente, presque invisible. Et, au-delà des toits des bâtiments de l’hôpital, une haute cheminée de briques crachait une fumée noire et sinistre.

• • •

Ils étaient en train de finir de tapisser la chambre de Tioma quand le téléphone sonna. Il avait choisi un papier peint avec des voitures de course, ce petit crétin. Enfin bon, tant pis, qu’il ait ça.

Le numéro était inconnu, alors Tatiana n’avait pas envie de répondre : elle craignait les arnaqueurs au téléphone. Mais quelque chose lui fit tilt : il fallait décrocher.

— Tatiana Nikolaïevna Lazarenko ?

— Qui est à l’appareil ?

— Ici le commissariat militaire régional. Nous vous appelons au sujet de votre fils, le soldat Lazarenko Pavel Vitaliévitch.

— Pavel, ce n’est pas mon fils… Le mien, c’est Aleksandr.

— Oh, mince… Aleksandr, oui. Aleksandr Vitaliévitch. Je me suis complètement emmêlé les pinceaux, ici…

— Mais… Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?!

— Nous vous informons que votre fils a été retrouvé.

— Merci ! Dieu soit loué ! Merci à vous ! Où ça, où ça ?

On lui indiqua le numéro de l’hôpital moscovite où ils avaient amené Sacha ; au téléphone, ils ne pouvaient rien lui dire sur son état. Ils marmonnèrent « Félicitations », puis ce fut tout.

La nuque se mit à lui lancer, ses oreilles à battre : sa tension avait grimpé. Tatiana se mit à fouiller ses poches, à chercher le capoten. Seigneur, quel bonheur, quel bonheur, Seigneur. Qu’on vienne maintenant lui dire que les prières ne servent à rien. Tatiana, elle, avait toujours su s’arranger avec Dieu : il suffisait de lui demander gentiment, et de lui glisser un petit quelque chose sous la table.

Dieu merci, il était vivant. Il les avait seulement fait mourir de peur, son père et elle, l’imbécile, comme s’il allait crever, alors qu’il n’était pas mort. Pourtant, depuis ce jour où son téléphone était tombé en rade, Tatiana avait eu le sentiment très net qu’il était vivant, qu’on le retrouverait.

Sacha se perdait parfois, ça lui arrivait : même tout petit, il avait disparu une fois en partant dans la forêt avec des garçons, et on l’avait cherché avec la milice. Sa mère imaginait déjà un maniaque, des bagnards, tandis que lui s’était joint à des cueilleurs de champignons et était revenu tout seul. Plus tard, il avait encore disparu trois jours, quand il était parti en ville pour une discothèque — sans donner signe de vie. Cette fois-là, même Vitalia avait paniqué, mais Tatiana le sentait au fond de son cœur : on le retrouverait. Et on l’avait retrouvé — au poste, chez les flics, silencieux, couvert d’hématomes, mais vivant. Ils avaient dit qu’il avait foutu le bordel, qu’il s’était battu et qu’ils avaient dû le calmer. Bon, ils avaient rassemblé quelques billets, les avaient apportés et avaient tiré le petit vaurien de là.

Sa mère n’avait cessé de se lamenter, à l’époque aussi. C’était son chouchou, évidemment ; elle l’avait tant chouchouté. Elle n’avait sûrement pas autant couru après Tatiana, elle l’avait inscrite à la crèche dès sa première année. Alors Tatiana s’était occupée de Sacha, elle aussi — qui aurait travaillé à sa place ? Le congé maternité à la ferme avicole, c’était une misère ; heureusement que sa mère s’apprêtait à prendre sa retraite. Et, pour Tatiana, rien de terrible ne lui était arrivé, finalement ; il avait seulement moins traîné et avait trouvé du travail. Vitalia n’avait pas réussi à le remettre dans le droit chemin, mais au moins les flics lui avaient remis les idées en place. Parce qu’il n’y en avait que pour les discothèques, et maman, donne-moi de l’argent.

Et voilà que ça recommençait : « Ah, Sanechka ! Oh, Sanechka ! » tandis qu’elle, Tatiana, se faisait regarder comme une louve parce qu’elle avait inscrit son fils à l’armée. Et elle l’avait inscrit, parce qu’un homme, ça doit servir à quelque chose ; un seul alcoolo dans la famille, c’était déjà bien assez, et celui-là, que Dieu nous en préserve, allait suivre les traces de son père, avec ses discothèques à la noix. Et puis, dans ces discothèques, il n’y avait pas que des « jaguars » : il y avait aussi du spice, des sels, tout ce qu’on voulait, avec des antécédents pareils. On l’avait remis à sa place, et tant mieux.

Et pour l’armée, c’était pareil : c’était sûrement mieux que de traîner comme une merde dans un trou d’eau. Après tout, l’armée faisait des hommes avec les garçons, et Tatiana avait besoin d’un homme à la maison, sur qui s’appuyer. Les deux autres, eux, étaient encore en train de grandir, deux crétins ; il fallait les instruire tous les deux. Ils ne tenaient déjà plus dans cet appartement, ils se marchaient sur la tête, et il ne restait déjà plus grand-chose à attendre de la vie.

À présent, elle allait pouvoir remettre sa mère à sa place, puisque Sacha avait été retrouvé. Et Vitalia aussi, bien qu’il se taise devant Tatiana parce qu’il connaissait sa place, l’accusait tout de même en son for intérieur ; eh bien, maintenant, lui aussi cesserait de se détourner d’elle, de la regarder de ses yeux de chien battu pour rien.

Qu’il se réjouisse, donc. Tatiana était elle-même tellement contente qu’elle avait l’impression d’être ressortie de sa tombe, alors qu’on lui avait déjà jeté de la terre dessus ; elle en était sortie et respirait librement. C’était bon de revenir à l’époque où rien n’était arrivé à Sacha. C’était bien qu’il n’ait pas réduit à néant le plan de vieillesse de Tatiana, qu’il ne les ait pas obligés à quitter leur nouvel appartement ; et c’était bien qu’elle n’ait plus à se ronger en pensant qu’elle avait envoyé son fils à la mort.

Le capoten fit effet, la chape de plomb se détacha de sa nuque, sa tête cessa de pencher et de tourner. Et Tatiana sentit une brève bouffée de bonheur : Dieu lui avait pardonné toutes les bêtises qu’elle avait faites et lui permettait de continuer à vivre comme avant.

Par habitude, elle ne savait pas quoi faire de ce bonheur.

Elle le partagea avec Vitalia et les plus jeunes. Ils se mirent tous à courir dans tous les sens, tout contents. Vitalia déboucha une bière ; Tatiana lui donna la permission. Tema, lui, faillit fondre en larmes. Et ce n’est qu’en le regardant que Tatiana commença à comprendre, d’une certaine façon, que Sacha était vivant, et qu’il aurait vraiment pu mourir. Et, sur le surplus de bonheur qui lui restait, elle décida — en fait, elle ne décida même pas, ça se fit tout seul — de le dire à Oulianotchka. Elle eut pitié d’elle, oui, et puis elle eut honte de lui avoir ordonné d’avorter.

Elle composa son numéro.

Oulianotchka décrocha rapidement.

— Allô ?

— Oulian ! Je t’appelle pour te dire que Sacha a été retrouvé ! annonça-t-elle.

L’autre se tut. Elle ne répondit pas tout de suite. Sa respiration se fit entendre.

— C’est vrai ?! Où ça ?!

Sa voix tremblait.

— Ils viennent d’appeler du bureau de recrutement. À Moscou.

— Oh… Tatiana Nikolaïevna… Quel bonheur…

Tatiana écoutait attentivement : la voix d’Oulianotchka était étouffée, bouleversée. Bon, d’accord.

— Oui ! Voilà.

Aucune des deux ne trouva encore quoi dire. Les secondes s’égrenèrent. Enfin, Oulianotchka demanda :

— Vous allez y aller ?

— Où ça ?

— À Moscou, voyons. Le voir ?

— Je n’y ai pas encore réfléchi. Il faut d’abord que je voie les médecins, que je me renseigne…

— Vous me direz si vous vous décidez ? Peut-être que je pourrais venir avec vous…

Tatiana soupira, hésita, mais la bonté dont elle avait reçu sa dose habituelle lui suffit tout de même pour accepter.

— Je te le dirai.

Sommaire

  1. Enregistrement
  2. L’auteur en ligne
  3. 1.
  4. 2.
  5. 3.
  6. 4.
  7. 5.
  8. 6.
  9. 7.
  10. 8.
  11. 9.
  12. 10.
  13. 11.
  14. 12.
  15. 13.
  16. 14.
  17. 15.
  18. Épilogue
  19. glukhovsky.com
  20. À propos de l’auteur

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