Dmitri Gloukhovski · Enregistrement
15.
— Vologda ! Vologda, nous arrivons ! lança la contrôleuse en passant la tête dans le compartiment.
Ouliana leva les yeux de ses Reels et regarda par la vitre sans ouverture : des garages en parpaings et des immeubles de cinq étages défilaient. Le train pénétrait doucement dans Vologda, au scalpel. Elle vérifia encore une fois son sac — pour voir si on ne lui avait pas piqué son argent — puis se leva.
Ils étaient arrivés.
Le wagon s’immobilisa presque en face de la gare féerique, ce cadeau sucré du Kremlin. Les gens se déversèrent sur le quai, se dégourdirent les membres engourdis. Certains avaient quelqu’un venu les accueillir. La mère d’Ouliana n’avait pas pu quitter le magasin.
Près de la gare se tenait un petit groupe de types d’âges variés, en uniforme militaire. Ouliana les balaya du regard et comprit : ceux-là, on les emmenait seulement là-bas. Pour l’instant, c’étaient de simples types ordinaires, affublés de treillis, pas des morts-vivants ambulants.
C’était quand même pratique, de transporter les gens en train : on en casait un paquet d’un coup.
Les types en uniforme ne prêtèrent aucune attention à Ouliana. Il n’émanait plus rien de féminin d’elle, pas du tout. Le matin même, quand elle s’était brossé les dents dans les chiottes du train, elle avait vu une vieille bonne femme dans le miroir. Et ça ne lui avait même pas fait peur. De toute façon, elle s’en foutait de tout.
Ça faisait combien de temps qu’elle n’était pas venue à Vologda ? Une semaine ?
Et pourtant, elle avait l’impression de ne pas y être venue depuis son enfance. Après Moscou, tout lui semblait poussiéreux, silencieux, vide, d’un calme absolu. Ce calme lui plaisait. Elle aimait que les voitures roulent lentement, que les gens aient l’air à moitié endormis, qu’il y ait si peu de voix dans la rue qu’on puisse tendre l’oreille à chacune et distinguer les mots, qu’elles ne se fondent pas toutes en une masse unique. Elle aimait les fissures dans l’asphalte, avec l’herbe qui y poussait, les gros bonshommes avec leur sacoche en bandoulière, les femmes en nage aux faces rouges, les filles minces aux visages de garçons ; les seuls qu’elle n’aimait pas, c’étaient les types fraîchement tondus aux yeux transparents — ils lui rappelaient Sacha.
Elle rentra, resta un moment assise. Puis s’allongea et se mit à regarder des Reels. Quand elle tombait sur un horoscope, elle le faisait aussitôt défiler, ça ne l’intéressait pas. Les Reels censés faire rire étaient tous débiles, ça ne la faisait pas sourire. Elle ne se levait que pour aller gerber.
Puis Kris lui écrivit et l’invita à boire une bière. C’est seulement là qu’un peu de couleur vint égayer la journée. Ouliana avait envie de voir Kristinka, et envie de l’écouter. Kristinka, c’était pour Ouliana comme un chiot pour un gamin des rues.
Ouliana se reprit et se mit à se maquiller. Elle se fit des yeux, des lèvres. Elle se fit des cils. On aurait dit un masque. Pendant qu’elle se maquillait, elle oublia pourquoi elle avait besoin de le faire. Mais elle arriva tout de même bien habillée au rendez-vous.
Elle invita Kristinka au café. Et puis, elle avait de l’argent : elle en avait emprunté à Sacha, sur l’argent de son monument funéraire. Elles prirent chacune une Baltika. Kris regardait Ouliana comme si elle n’était jamais partie, comme avant. Ça convenait à Ouliana.
— Ça fait de la peine, dit-elle avec un petit cri quand Ouliana lui parla de Sacha.
— Ouais.
— Bon, alors, sans trinquer, hein ?
Elles avaient donc fait un petit hommage à sa mémoire. Mais Kris ne pouvait pas rester longtemps à parler de la mort, elle débordait trop de vie. Et Ouliana ne savait pas quoi raconter. Puis, de toute façon, ce n’était pas vraiment pour ça qu’elles étaient là.
— Bon, et toi, alors ?
— Bah, moi… Bon, avec celui-là, c’est fini, voilà. Là, il y en a un autre qui a débarqué, on s’est rencontrés en pleine rue, Denis, bref, c’est pas non plus le couteau le plus affûté du tiroir, il bosse comme représentant, mais il est bien foutu, ça fait plaisir à tripoter. Enfin, je lui demande s’il a vu des séries, et il n’a rien vu du tout, le genre pur jus « bite-chat-Djigourda », tu vois, mais pour l’été, ça peut le faire, pour traîner ensemble, parce que rester seule, c’est…
Ouliana hochait la tête, elle lui souriait même, pour ne pas laisser voir qu’elle comprenait mal ce que racontait Kristinka. Mais rien que rester assise à côté de Kristina, c’était déjà thérapeutique. Kristinka battait des ailes, se frottait les pattes, regardait autour d’elle ; en trois jours, elle avait repris du poil de la bête, tout l’intéressait. Ouliana, pétrifiée dans son ambre, la regardait et essayait de se rappeler comment c’était, et à quoi ça servait.
— Le seul problème, c’est qu’il n’y a rien à bouffer, soupira Kristinka. Sinon, dans l’ensemble, ça va à la putain de perfection. Et toi, tu vas faire quoi, maintenant ?
Ouliana n’avait rien à faire. Elle pouvait désormais traîner, tout simplement. Mais elle s’imagina vautrée jour et nuit à faire défiler des Reels, et la nausée lui reprit.
— Au fait, qu’est-ce qui se passe avec notre salon ? demanda-t-elle.
— Rien de spécial. Je suis passée devant, il y a une affiche : à vendre, avec tout le matériel. Mais personne ne va l’acheter en trois jours, en ce moment.
Trois jours plus tôt, Ouliana s’était amusée à imaginer qu’elle irait voir Anatoli Sergueïevitch et lui jetterait ses billets à la figure, qu’il en resterait sur le cul. Si seulement elle pouvait ressentir ça de nouveau. Tiens, connard, essaie donc encore de me virer. Maintenant, c’est moi la patronne, c’est moi qui décide. Et toi, allez, ramasse vite tes cliques et tes claques et dégage de mon champ de vision ! Ouliana tendit l’oreille. Comme l’écho d’un « Hé ho ! » qui revient du fond d’un puits, le souvenir de son impatience à l’idée d’écraser Anatoli Sergueïevitch résonna faiblement en elle. Mais c’était tout de même quelque chose, un son, au moins.
— Je vais le racheter, dit-elle à Kristinka. Je vais le racheter et te reprendre. Et je te paierai deux fois plus.
Kristinka en rougit, tellement elle était contente.
— Pour de vrai ?!
— Ouais.
— Oulianytch ! Je peux t’embrasser ? Si tu veux, je peux même t’embrasser avec la langue !
Elles se serrèrent dans les bras l’une de l’autre.
Kristinka se pressa contre elle de tout son corps, tremblante de bonheur. Avec cet argent, on pouvait donc faire quelque chose de bien. Ouliana ne la lâchait pas, elle se réchauffait contre elle.
• • •
À l’agence de pompes funèbres, Tatiana se mit soudain à s’inquiéter : ils allaient présenter Sacha de telle façon que tout le monde verrait qu’on enterrait un cul-de-jatte. Et elle ne voulait pas que les gens le voient. Ce n’était pas qu’elle ait honte de Sacha, c’était juste… Elle voulait encore lui faire quelque chose de bien, pour finir. Qu’on l’enterre beau comme un prince.
Elle se mit donc à se disputer avec eux pour qu’ils ajoutent deux oreillers et les installent comme s’il s’agissait de jambes, avec une petite couverture par-dessus. Ils lui répondirent qu’un seul oreiller était prévu, pour la tête, qu’il était déjà en satin ; si elle voulait, elle n’avait qu’à en apporter de chez elle. Tatiana rapporta deux beaux oreillers en plumes qu’elle venait d’acheter et en fit des jambes à Sacha sous la couverture.
On l’avait donc arrangé et coiffé soigneusement, pour cacher les cicatrices sur sa tête, et dissimulé son front sous une couronne de papier à l’image du Christ. On l’enterrait en grande tenue, achetée pour lui par son père et elle, et la mère de Tatiana lui avait mis dans les mains sa propre icône de saint Nicolas le Thaumaturge.
Il reposait dans son cercueil, les joues fardées, mais ses yeux étaient profondément enfoncés ; à cause d’eux, il n’avait pas l’air endormi. Tatiana était assise près de lui et se souvenait de tout : la varicelle, la rubéole, les limaces sur les choux, la fois où il s’était perdu dans la forêt, ses mauvaises notes en maths, Oncle Stiopa. Elle contemplait le poupon de plastique dans le cercueil, mais ce poupon n’était pas son Sacha. Où était donc son Sacha, alors ?
Nulle part.
Elle rajusta encore ses décorations sur la poitrine, caressa cette main étrangère. Vérifia que l’horrible cicatrice brune ne dépassait pas de sous le papier. Non. Tout était beau, tout était comme il fallait. Dans les règles.
Elle ne voulait pas s’en souvenir, mais elle revit le regard de Sacha, devant le bureau de recrutement militaire, devant le bus où elle l’avait conduit. Il la regardait comme si c’était une blague, comme si on allait tout annuler et le renvoyer à la maison pour déjeuner.
Enfin, tout le monde arriva, souleva le cercueil sur ses épaules et le chargea dans le bus. Ils roulèrent jusqu’au cimetière de Kozitsino, soulevant de la poussière. Quand le bus quitta la grand-route, les cahots le firent tanguer, et les gens assis près du cercueil se balançaient eux aussi de droite à gauche, tandis que le cercueil, solidement fixé, restait bien droit.
Ils arrivèrent au cimetière, et il y avait là tellement de tombes ! Avec des drapeaux blanc-bleu-rouge. On aurait presque dit un défilé plutôt qu’un cimetière. Des couronnes, des couronnes. Des photos, des photos. Que des visages d’hommes. Et tout au bout, près des arbres, on avait aménagé une place pour Sacha. Avec les autres, sur l’Allée des Héros. La tombe de Sacha était déjà prête, il ne restait qu’à y descendre le cercueil, et plus loin, ils creusaient déjà une autre fosse.
À peine descendus du bus, sa mère éclata en sanglots.
— Regarde, Sanechka, tous ces gens sont venus te dire adieu, ils t’aiment tous, et toi, tu ne les verras pas, lui disait-elle.
— Maman ! Marche au moins derrière le cercueil, au lieu de le dépasser ! la rabroua Tatiana.
Elle aussi avait beaucoup de peine pour Sacha, mais, pour l’instant, ce qu’il fallait surtout, c’était que tout se passe dignement. C’était un soldat, après tout, un soldat tombé au combat. Il fallait l’enterrer avec solennité, comme il se devait. Elle avait fait tout ce qu’elle pouvait pour ça. Vitalia s’était mis à boire dès qu’il avait appris la nouvelle, et on ne pouvait plus compter sur lui. Alors, qui s’occupait de tout ? Tatiana. C’était à Tatiana de régler les croque-morts, de confirmer la concession, de s’entendre avec le pope, de payer les fossoyeurs avec une bouteille, et tout le reste. Elle aurait voulu pleurer, mais des pensées idiotes lui traversaient la tête. Elle s’était exprès assise près du cercueil bien à l’avance, pour se laisser gagner par l’émotion, mais s’était souvenue de tout sauf de ce qu’il fallait.
Enfin, ils arrivèrent. Elle remit Vitalia à sa place, donna une tape derrière la tête à Tioma et fit une remarque à sa mère. Un type en uniforme, envoyé par le bureau de recrutement, s’approcha pour l’inhumation, avec le pope.
C’était une belle journée pour un enterrement : pas trop chaud, de petits nuages blancs cachaient parfois le soleil, le feuillage bruissait dans les arbres qui entouraient le champ des tombes et le dissimulaient depuis la route, et les oiseaux chantaient. Un jour pareil, c’est agréable, à la datcha.
— Voilà, Sacha, maintenant, tu seras là, dit Vitalia à son fils quand on apporta le cercueil.
— Lazarenko, Alexandre, est tombé en accomplissant son devoir militaire au cours de l’opération militaire spéciale, prononça le militaire d’une voix sonore. En défendant notre Patrie contre l’ennemi. Gloire éternelle au héros.
Il serra la main de Vitalia, passa la parole au pope et partit rejoindre d’autres gens comme eux, deux cents mètres plus loin.
— Avec les saints, donne le repos, ô Christ, à l’âme de ton serviteur Alexandre, chanta le pope. Là où il n’y a ni maladie, ni chagrin, ni soupir, mais la vie éternelle.
Le pope était jeune, blond, avec des lunettes et une barbe clairsemée, comme s’il ne l’avait jamais rasée ; il avait une voix grave et harmonieuse. Il lut la première partie, puis souffla à ceux qui se tenaient près de lui :
— Et maintenant, tous ensemble… Il leur donna le ton, comme pour chanter des notes. Gloire éternelle !
— Gloire éternelle ! Gloire éternelle !
Et c’est seulement parce que Tatiana veillait sur tout le monde qu’elle aperçut Oulianotchka de loin. Elle la reconnut à sa taille et à sa démarche. Oulianotchka se dépêchait, elle n’avançait pas comme on le fait au cimetière, dignement, mais comme si elle était sortie acheter du pain. Elle accourut, s’arrêta, ne dit bonjour à personne. Elle était habillée n’importe comment, presque en jean. Tatiana ne lui passa pas un savon, uniquement par respect pour les funérailles. Elle la laissa rester. Ouliana ne la regardait pas, elle regardait Sacha. C’était sûrement Vitalia qui lui avait dit.
Ils finirent la prière.
Et tandis qu’ils chantaient, Tatiana comprit quelque chose. Cette chose se mit à la piquer de l’intérieur, à la lacérer si fort qu’elle ne parvint pas à la retenir, malgré sa promesse de ne pas gâcher l’enterrement. Elle se plaça à la tête de Sacha et, quand Oulianotchka s’approcha pour embrasser Sacha sur le front en guise d’adieu, elle lui siffla :
— Tu m’as menti, quand même. Tu m’as dit que tu partirais un autre jour. Si tu ne m’avais pas menti, j’aurais encore pu le voir vivant. On aurait pu parler avec lui, on en aurait eu le temps.
— Pour parler de quoi ? lui demanda Oulianotchka sans la regarder.
— De toi. Je l’aurais dissuadé, et il serait encore en vie. Si tu ne t’étais pas mariée, notre Sacha serait vivant !
Ouliana haussa les épaules.
Et ce n’est qu’à cet instant que Tatiana ouvrit les yeux : l’eau en jaillit, et elle fondit en larmes à pleine voix.
• • •
On avait demandé à Kiriousha de rentrer exceptionnellement plus tôt, cette fois ; Marina avait fait rôtir du porc à l’ail au four, comme il en raffolait depuis l’enfance, et fait revenir des petites pommes de terre. Mais il était quand même en retard, et le porc était devenu froid comme la pierre.
Il fit irruption, tout excité. Le téléphone à l’oreille, il roucoulait avec délice :
— Pardon, ma minette, je reste à la maison ce soir. Après hier, je suis juste un pixel mort. Mais demain, je ressuscite et je te promets que je serai au premier rang, à ton set, avec des bâtons lumineux et des porn star martinis ! I’m your biggest fan, tu le sais bien ! Oui, madame Diana, vous pourrez me punir. Allez, s’il te plaît, pardonne-moi. Je vis dans l’attente de te revoir.
Enfin, il se lava les mains et fit un saut dans la cuisine.
— Waouh ! C’est un festin en mon honneur, ça ?
— Bien sûr ! lui sourit Marina. Tu as faim ?
— Comme un loup.
Il se jeta sur ce porc de son enfance et se mit à grogner de plaisir, tandis que Maxime se resservait du whisky.
— Tu crois que ça suffit ? demanda Marina.
Il avala une gorgée, encore une grosse, qui faisait mal, puis dit à son fils :
— Kirioush… Maman et moi, on voulait te parler.
— Allez-y, parlez ! lui permit Kirill.
— Nous pensons que tu devrais quitter le pays.
— Encore la même rengaine ! Et pourquoi, ça ?
— Parce que… Tu as reçu ta convocation. Et avec Ouliana… Qui sait, Kirill. Qui sait.
Kirill cessa de déchirer la viande à pleines dents et posa ses couverts.
— Vous êtes sérieux, là ? Pour combien de temps ?
— Eh bien… Partir, quoi. Pour de bon.
— Je peux pas, papa ! s’esclaffa Kiriousha.
— Pas pour de bon, intervint Marina. Pas pour de bon ! Le temps que tout ça se calme…
— Je ne partirai nulle part, protesta Kirill. Vous avez pris un coup de chaud ou quoi ? J’irais où ?
— Je sais pas, où tu veux. Tu peux commencer par la Géorgie, en suivant les traces des autres…
— Je ne veux pas aller en Géorgie ! Son sourire était resté figé sur son visage. Qu’est-ce que j’irais foutre là-bas ?!
— Bon, pas en Géorgie, en Thaïlande ! À Bali. Regarde combien de nos compatriotes sont à Bali, Maxime but une nouvelle gorgée. Et tout le monde y est très bien !
— J’ai pas envie d’aller à Bali, merde ! C’est mortel, là-bas ! Ils finissent tous par se ramollir ! Je veux pas devenir un champignon !
— Paris, New York, Londres… Le monde entier t’est ouvert, Kirill ! Le monde entier !
— Qui est-ce que je connais, là-bas ? Je connais personne, là-bas ! C’est quoi, encore, cette histoire de New York ? Tu dérailles ou quoi ? Sa voix se brisa.
— Je… C’était juste pour donner un exemple… bredouilla Maxime, gêné.
— On m’a embauché ! Je voulais vous le dire… Je croyais que le dîner était pour fêter ça… J’ai passé le troisième tour, avec le directeur général adjoint… Ils me prennent pour deux cent cinquante mille ! Moi ! Ils me prennent ! Et il y a des perspectives…
Maxime trempa de nouveau les lèvres dans son verre.
— Il y a des perspectives partout, Kirioush… Si tu as passé ce tour ici, tu le passeras partout. Tu es notre cerveau…
— Je n’irai nulle part, dit soudain son fils d’une tout autre voix, dure, adulte.
— Tu iras, répondit Maxime sur le même ton. Tu iras, et tu feras pas d’histoires. Soit tu pars, soit tu vas à l’armée.
— C’est n’importe quoi ! Ça va durer combien de temps, encore ? J’ai une copine ici… Toute ma vie est ici. Mes amis… Pourquoi vous cherchez à me foutre dehors ?
— Parce qu’ici, ça ne redeviendra jamais normal !
— Ici, maintenant, ça va ! Moi, tout me plaît !
— Ça va ? Mais nous, on n’a pas envie de rester ici à trembler pour toi ! lui cria Maxime.
— Ben, ne le faites pas ! Vous n’avez qu’à pas rester là à trembler ! C’est toi, toi, qui flippes ! Toi, pas moi ! Moi, tout ira bien !
— Diana viendra te rejoindre. Si elle t’aime. Et puis… les filles… enfin, les filles… dit Marina pour la première fois.
— Maman ! Mais qu’est-ce que tu viens faire là-dedans ? Pourquoi tu te mêles de notre conversation ?
— Ne parle pas comme ça à ta mère ! aboya Maxime. Ne te le permets pas, tu m’entends ?!
— Va te faire foutre, papa ! Et toi, tu lui parles comment, à maman ? Tu vas m’apprendre, toi ! Tu picoles tout seul et tu viens encore me faire la leçon…
Il repoussa son assiette de tranches de porc, bondit et voulut partir, mais Marina ouvrit les bras et le retint.
— S’il te plaît ! supplia-t-elle. Je t’en prie !
— Quoi, « s’il te plaît » ? tonna Kirill d’une voix de basse. Quoi ?!
Ce n’était pas le même homme, pas Kiriousha ; c’était quelqu’un d’autre, un étranger.
— Sale petit con ! rugit Maxime. Parce que tu n’as jamais senti la poudre ! Qu’est-ce que tu sais, toi ? Nous, on a des réflexes ! Depuis la naissance ! Avec le lait de nos mères… « Tu flippes ! » Mais votre génération, elle doit encore les acquérir, ces réflexes ! Ça viendra, t’inquiète… Vous n’y couperez pas !
— Les garçons…
— Quels garçons, putain ? Regarde-moi ce front ! Et il veut même pas réfléchir ! Il veut baiser, voilà tout !
Marina renifla, au bord des larmes.
— C’est juste une période comme ça… Il faut seulement attendre que ça passe… Ça ne durera pas éternellement… Ça va bientôt finir. Bientôt, je le sens. Ça ne peut pas continuer longtemps… Ce qui se passe est contre nature. Et lui, il ne tiendra pas longtemps comme ça. Il partira, ou il mourra, et tout redeviendra comme avant. Il faut juste tenir… Attendre que ça passe. Nous préserver. Nous préserver les uns les autres. Les garçons… Je vous en prie.
Kirill eut un brusque frisson de dégoût. Il se dégagea des bras de Marina, s’en libéra, renifla avec mépris. Il s’échappa dans le couloir et claqua la porte d’entrée. Maxime se resservit du whisky.
— Quel… quel connard, dit-il d’une voix mal assurée.
Marina aussi s’en alla. Maxime se leva, s’approcha de la fenêtre et l’entrouvrit. L’air chaud de l’été entra, chargé de la fumée douceâtre de Moscou. Dans la vitre sombre, il se reflétait : Maxime, la gueule déformée.
— Quel connard, répéta Maxime avec haine, et il se gifla violemment.
• • •
La file devant le cabinet de gynécologie était courte : la clinique était privée, petite. Ouliana en avait choisi une où elle ne risquait de croiser personne dans la rue, dans un quartier qui n’était pas le sien. Il y avait une femme tadjike, ou peut-être kazakhe, une gamine qui n’avait pas encore dix-sept ans, et une autre femme avec un ventre rond.
En attendant son tour, Ouliana faisait toujours avancer ses petits diamants sur son téléphone : il fallait les aligner par couleur et par forme pour qu’ils disparaissent rangée après rangée. Un bon jeu : impossible de penser à autre chose, de se laisser distraire, contrairement aux Reels. Ouliana était allée très loin dans les diamants, elle avait même figuré parmi les meilleurs joueurs.
Enfin, on l’appela.
Ouliana rajusta sa jupe et renifla. Quel médecin allait-elle avoir ? Dzagoïev Timour Mikhaïlovitch.
C’était un homme d’un certain âge, avec une moustache noire grisonnante et des lunettes d’intellectuel. Il avait l’air plutôt sympathique, mais aurait tout aussi bien pu être directeur d’une entreprise : à première vue, rien ne disait qu’il était médecin. Son visage ne respirait pas vraiment la compassion. Ce n’était peut-être pas plus mal.
— Je vous écoute.
— Je voudrais interrompre ma grossesse, dit Ouliana en le regardant dans les yeux. J’ai lu que vous proposiez l’aspiration, en une journée, c’est ça ? En ambulatoire. Il faut que ce soit fait en une journée.
— Oui, oui, attendez, dit le docteur en la calmant d’un geste doux de la main. Commençons au moins par discuter. Une aspiration ! Vous comprenez bien qu’il y a un petit être humain en vous. Il a des bras, des jambes, des yeux… Et vous, vous demandez une aspiration. Il a peut-être une âme. Vous en êtes à combien de semaines, si je peux me permettre ?
— Treize semaines.
— Combien ?
— Treize, répéta Ouliana.
— Treize ! Mais enfin ! Non… À ce stade, nous ne pouvons plus rien faire pour vous, dit-il en se tortillant dans son fauteuil. Ici, nous ne pratiquons que jusqu’à la douzième semaine, après, c’est interdit. Et ce ne serait certainement plus une aspiration… Ce serait un avortement, un vrai ! Mais comme je vous l’ai dit, nous n’en avons pas le droit.
Ouliana s’était préparée à cette conversation. Son sac posé sur les genoux, elle en fit claquer le fermoir et l’ouvrit.
— Je paierai au-dessus du tarif, dit-elle d’une voix basse, mais assurée.
— Au-dessus du tarif ! Mais enfin… Pourquoi avez-vous décidé de faire ça ?
— Ma grossesse est difficile, répondit Ouliana. Les nausées, et tout ça.
— Allons, ma chère ! Les nausées ! Il y a des tas de femmes qui ont des nausées. Ça finira par passer, c’est temporaire. Ce n’est certainement pas une raison ! Et puis… Treize semaines. Il a déjà ses petits doigts aux mains et aux pieds, et il ressemble tout à fait à un être humain. Il est grand comme ça… dit-il en écartant les doigts. Huit centimètres, déjà.
— Je le sais. Je lis sur Internet.
De l’extérieur, elle gardait encore son calme, mais à l’intérieur, quelque chose lui martelait les côtes, de plus en plus fort, de plus en plus vite.
— Après la douzième semaine, dans notre pays, l’interruption n’est autorisée que pour des motifs sociaux…
— J’ai des motifs sociaux, saisit Ouliana au vol.
— Lesquels ?
— Je suis mère célibataire. Il n’y a pas de père.
— Vous savez ce qu’on entend par motifs sociaux ? La liste a été considérablement réduite, dit Timour Mikhaïlovitch en la dévisageant attentivement. Aujourd’hui, les motifs sociaux, c’est uniquement le viol. J’espère qu’il ne vous est rien arrivé de ce genre ?
— Non.
— Et le père ? De l’enfant.
— Il est mort.
— Puis-je vous demander dans quelles circonstances ?
— Il est mort dans l’opération militaire spéciale, prononça Ouliana, comme une formule magique qui avait marché autrefois.
Le visage du médecin changea.
— Nous ne pouvons pas. Je vous en prie, n’insistez même pas…
Ouliana plongea la main dans son sac et en sortit une liasse : cent mille roubles. La liasse était entourée d’une bande de papier bancaire. L’argent de l’oncle Maxime, celui de Sacha. Elle la posa sur le bureau et lut l’inscription sur la bande :
— Cent mille.
Timour Mikhaïlovitch eut un mouvement de recul devant la liasse.
— Vous ne comprenez donc pas, jeune fille ? On nous convoque tous chez le gouverneur, on nous briefe : il ne faut plus faire ça. On nous a dit de dissuader tout le monde. Et encore moins quand le père est un participant à l’opération militaire spéciale ! Mais enfin, vous êtes folle ou quoi ?
Ouliana farfouilla dans son sac et posa sur le bureau une deuxième liasse identique.
— Deux cent mille.
— Je ne peux pas, vous ne m’entendez pas ? On nous contrôle. Ils nous fermeront cette foutue clinique si je pratique un avortement sur la veuve d’un participant à l’opération militaire spéciale !
— Alors, ne l’écrivez nulle part. Faites-le, c’est tout. Trois cent mille, voilà. Ça suffit ?
Il se leva d’un bond.
— Je vous dis que trois cent mille ou pas, il est question qu’ils viennent me fermer ça avec le parquet ! Pourquoi vous me provoquez ? La consultation est terminée, merci !
Ouliana lui lança deux autres liasses. Timour Mikhaïlovitch les regarda, les cinq cent mille roubles étalés sur son bureau. Il secoua la tête de droite à gauche.
— Vous ne voyez pas dans quelle époque on vit ? Tant d’hommes meurent ! Et pas seulement les vôtres ! Le pays doit renouveler ses forces… Il y a des programmes spéciaux, le président en parle. Et puis c’est contraire à l’orthodoxie. Les valeurs traditionnelles, la famille… Et vous ? Vous êtes croyante ?
Ouliana se mit à trembler.
— Je n’en veux pas. Je ne veux pas de lui. Combien vous faut-il ? Pourquoi vous me faites ça… Pourquoi ? J’en ai encore, tenez, encore, c’est tout, j’en ai plus, qu’est-ce que vous voulez de plus ? Je n’en veux pas, je ne veux plus me promener avec lui dans le ventre, je veux que vous me l’enleviez, qu’est-ce que vous ne comprenez pas ?! Quoi ?! Enlevez-moi ça ! Je n’ai pas besoin de votre argent, de rien ! Pourquoi tu me fixes comme ça ? T’es con ou quoi ? C’est mon corps, je veux l’enlever ! Aspiration ou pas, t’as pas assez d’argent ?!
Le docteur ramassa toutes les liasses éparpillées sur le bureau, arracha son sac à Ouliana et fourra le tout dedans. Il lui saisit le bras, la tira vers le haut et l’entraîna jusqu’à la porte. Elle résistait, mais il était plus fort.
— Madame… Calmez-vous ! Ni moi… ni vous… Nous ne décidons plus de rien, ici… Vous m’entendez ? C’est fini ! Du calme ! Nous n’y pouvons plus rien !
— Je le ferai quand même, avec toi ou sans toi ! Tu crois qu’il n’y a pas d’autres médecins ? Voilà qu’il se découvre des principes ! Ou alors t’as juste la trouille ? Hein, t’as la trouille ?!
— Ça suffit… Ça suffit. Excusez-moi.
Il la poussa dans le couloir, se planta dans l’embrasure, tout rouge, lui barrant le chemin du retour, et cria à la jeune fille de l’accueil :
— Katia, ma petite… Katia ! Ne la prends pas, celle-là. Oui… Elle a renoncé à sa consultation.
• • •
Puis Moscou s’engourdit complètement, les flots de passants s’amenuisèrent et tous ceux qui n’avaient nulle part où partir en vacances traînèrent leur ennui. Le week-end, Maxime et Marina s’étaient mollement vautrés à la datcha, englués dans l’oisiveté comme dans une confiture trop sucrée, sans la moindre intention de rentrer en ville. Mais Galina Igorevna appela du travail pour lui annoncer qu’une lettre officielle, dûment tamponnée, était arrivée. On y disait qu’une inspection du parquet, faisant suite aux plaintes des consommateurs, aurait lieu le lendemain.
À Marina, Maxime dit seulement qu’il y avait un nouveau petit imprévu au travail, puis il se prépara et partit en ville. Tout s’était fait avec une telle précipitation, presque par réflexe ; ce ne fut qu’une fois arrêté sur la Simferopolskoïe au milieu des autres vacanciers qu’il émergea une seconde du flot de ses pensées, où il cherchait déjà comment débarrasser la librairie de toutes ses publications d’agents de l’étranger, et qu’il regarda la situation comme de l’extérieur. Il avait pourtant l’intention d’aller jusqu’au bout pour défendre son assortiment ; c’était lui-même qui avait attiré cette inspection sur sa tête et il s’y était, semblait-il, préparé moralement. Il était d’ailleurs toujours convaincu de n’avoir enfreint aucune loi, et que tout inspecteur finirait forcément par le reconnaître et ne pourrait rien lui reprocher.
Mais où vas-tu, et pourquoi ?
Heureusement qu’ils ont prévenu au moins un jour à l’avance, marmonnait en lui une deuxième voix, sourde et en désaccord avec la voix de la raison. Imagine un peu s’ils étaient venus le jour même, s’ils avaient effrayé la pauvre Galina Igorevna, tout retourné, trouvé les livres de Nevzorov, Bykov, Choulman, et si, en plus, il y avait quelque part dans la réserve un exemplaire de L’Été en cravate de pionnier, alors quoi ? Heureusement qu’ils lui ont laissé le temps de mettre de l’ordre, de planquer toute la littérature interdite, de l’emmener quelque part, de faire l’idiot.
Juste le temps de l’inspection, planquer les livres, se dit sévèrement un Maxime à l’autre. Oui, juste le temps de l’inspection, bien sûr. Simplement parce qu’il n’y avait aucune raison de chercher les ennuis, simplement parce qu’il était inutile d’attirer maintenant une attention excessive sur son commerce, sur lui, sur sa famille. Après tout, on ne savait pas avec certitude s’ils l’étudiaient ici à la loupe, pour ainsi dire, ou si cette inspection ne faisait pas partie d’une enquête plus vaste, pas vrai ? Et pourquoi les aider, alors que notre tâche, c’est de leur mettre des bâtons dans les roues ? Marina n’avait-elle pas raison, au fond, et ce n’était pas elle qui l’avait inventé : trois générations d’intelligentsia soviétique avaient vécu ainsi et survécu, attendant des temps certes brefs, mais plus heureux. L’essentiel, c’est de se préserver. Eh bien, s’ils ferment sa librairie, à qui cela profitera-t-il ? Quand les choses se calmeront, on pourra toujours vendre les livres d’agents de l’étranger sous le manteau ; pas besoin de les exposer sur les étagères de façon aussi provocante. Mais d’abord, que les choses se calment, évidemment.
Bien sûr, la loi était de son côté, mais les lois changeaient tous les jours ; et dans ce pays merveilleux, on avait même appris à les appliquer rétroactivement, premièrement, et deuxièmement, leurs lois ne s’appliquaient qu’aux ennemis, comme Franco l’avait légué. Si les inspecteurs le voulaient — et ils le voudraient, à coup sûr, ils débarqueraient sûrement avec ces activistes, qui leur souffleraient à l’oreille —, ils lui trouveraient bien autre chose, sans aucun rapport avec les livres, par exemple une accusation de discrédit de l’armée. Il était déjà en position de faiblesse, à quoi bon tenter le diable ? Et quel rapport avec la peur ? C’était justement la peur qui poussait aux comportements irrationnels, impulsifs ; tandis qu’ici, au contraire, il ne s’agissait que de calcul rationnel, d’une évaluation pondérée des risques. C’était comme une partie d’échecs que Maxime disputait contre un grand maître : on pouvait sacrifier des pièces pour ne pas perdre la partie, et les stratégies pouvaient varier. On pouvait temporiser, attendre que les autres joueurs épuisent le grand maître et qu’il commette une erreur, qu’il laisse une pièce en prise ; et, dans les circonstances actuelles, parvenir à la nulle aurait déjà été un excellent résultat.
Puis il s’arrêta à un feu rouge, déjà en ville, et retrouva ses esprits une seconde. Comment ça, ce n’est pas de la peur, quand c’est précisément de la peur qu’il s’agit ? Tu sens comme tu te ratatines, comme tu t’agites, comme ce feu rouge t’énerve parce qu’il reste rouge si longtemps, parce qu’il t’empêche de rejoindre ta librairie, comme s’il te retenait pour que tu n’aies pas le temps d’enlever les mauvais livres des rayons. Qu’est-ce que c’est, sinon de la peur ?
On va attendre, on va tenir bon, on finira bien par voir le bout du tunnel ; celui-là est mort, celui-ci mourra aussi, comme l’écrivaient au marqueur les partisans d’une clandestinité de pacotille sur les panneaux publicitaires de la ville, se dit Maxime en hochant la tête. Mais ceux qui auront attendu seront-ils encore les mêmes que ceux qui espéraient tenir bon ?
Puis le feu passa au vert, et Maxime repartit.
Il gara sa voiture de travers, salua Galina Igorevna d’un ton affairé et l’envoya en pause. Puis il rapporta une boîte en carton de la réserve et commença à y ranger soigneusement, sans se presser, en gardant son sang-froid, tous les livres douteux des rayons. C’étaient de bons livres, tous ; Maxime avait toujours choisi lui-même son assortiment, en se fiant avant tout à son goût. Et il n’avait certainement pas l’intention de les jeter : il allait simplement les emmener quelque part, à la datcha par exemple, et les y cacher, les mettre à l’abri de l’inspection du parquet, de la répression. À bien y réfléchir, il y avait même quelque chose de poétique là-dedans. À bien y réfléchir.
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Ouliana s’apprêtait déjà à repartir pour Moscou — à Vologda, les gynécologues étaient tous terrorisés, tandis qu’à Moscou, avec de l’argent, on pouvait tout acheter. Elle avait traîné en cherchant. Puis elle était allée voir sa mère.
Elle attendit que sa mère ferme l’épicerie, puis elles prirent le chemin de la maison. Sa mère lui raconta toutes ses affaires de potager, lui fit le compte des voisins, mais, entre deux phrases — Ouliana le sentait —, elle ne cessait de la regarder comme ça… Comme une orpheline.
Elles arrivèrent et mirent la bouilloire. Ouliana entra dans sa chambre, celle où elle avait grandi. Rien n’avait changé, comme si elle était encore lycéenne. Avant que toute cette vie débile ne commence. Elle s’allongea sur son vieux lit. Elle se releva : elle était à l’étroit.
— T’as quelque chose de plus fort ? demanda-t-elle à sa mère.
— Quoi, de plus fort ? Elle veut boire du fort, maintenant ! Tu parles ! Et qui va accoucher ?
— Je ne veux pas accoucher. Je ne le ferai pas.
— Ouliash… Eh bien, il y a du cognac. Comment ça, tu ne veux pas ?
Ouliana se servit un petit verre, le but, puis s’en resservit aussitôt. Sa mère secouait la tête, mais ne protestait pas. Elle attendait. Ouliana vida le deuxième. Les nausées revinrent. Eh bien, salope, encaisse.
— Je ne veux pas traîner tout ça avec moi.
— Traîner quoi ?
— Il me le rappellera.
— Sacha ? demanda sa mère avec compassion.
— Tout, maman ! Tout !
— Mais qu’est-ce qu’on peut y faire, maintenant ? Tout ça a bien eu lieu.
— Et moi, peut-être que je voudrais que rien de tout ça ne me soit arrivé, ma-man !
— Allons, allons… Doucement, doucement… Sa mère s’approcha et la prit dans ses bras. Allez, accouche-moi de ce bébé, et moi, je m’en occuperai. J’aimerais tant pouponner mon petit-fils.
— Maman, tu ne comprends pas ? Il est là, à l’intérieur de moi. Ça me donne la nausée.
— Je comprends, je comprends. Mais ce petit, il n’est pas fait que de Sacha : il est fait aussi de toi, pour moitié, Ouliash. Comment peux-tu… Et il est fait aussi de moi.
— Et alors ? Qu’est-ce qu’il y a de bien là-dedans ?
Elle se servait un troisième verre quand sa mère l’arrêta. Elle secoua la tête et lui dit :
— L’enfant n’y est pour rien, Ouliana. Qu’est-ce qu’il a fait, lui, pour être puni ?
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Pour le premier septembre, on invita Tatiana à l’école où Sacha avait étudié. Pour la cérémonie de rentrée. Ils étaient sortis de nulle part, l’avaient appelée et invitée. Ils avaient dit que ce serait une cérémonie solennelle, qu’il fallait s’habiller. Ils voulaient, paraît-il, honorer la mémoire de Sacha.
Une semaine à l’avance, elle avait interdit à Vitalia de boire, pour qu’il ne soit pas trop bouffi le jour de la cérémonie, qu’il ait l’air à peu près humain. Quant à elle, elle s’était fait couper les cheveux et teindre en roux, comme dans sa jeunesse. Puis, avec Svetka, elle avait passé un bon moment à essayer des robes dans les magasins avant d’en trouver une qui convenait. Elle ne s’était même pas habillée aussi élégamment pour son mariage que pour cette cérémonie. Tout de même, c’était un événement !
Vitalia y alla en pantalon et en chemise ; elle lui avait repassé les vêtements. Il n’avait pas remis ce pantalon depuis la fête. Elle le coiffa, et il avait à peu près l’air présentable. Alors, ils partirent.
C’était la même école que fréquentaient Svetka et Tioma avant leur déménagement dans le nouvel appartement. À force d’années, ils connaissaient tous les professeurs par leur prénom et leur patronyme ; ils apportaient des chocolats à chacun pour qu’ils ne soient pas trop sévères avec leurs garnements. Malgré tout, elle était gênée ! D’habitude, on venait comme mère d’un cancre pour demander quelque chose ; mais là, c’était tout autre chose !
La matinée était chaude, presque estivale ; les feuilles n’avaient même pas commencé à tomber. Les élèves de première année avançaient en traînant les pieds, chargés de bouquets presque plus grands qu’eux : les filles avaient de grands nœuds blancs, les garçons des mèches sur le front ; certaines mères les tiraient par la main, certains pleuraient. Les lycéens, débraillés, fumaient, juraient, s’embrassaient après s’être quittés pour les vacances. Cela faisait si peu de temps que Sacha était encore un lycéen comme eux, qu’il entrait en seconde. Et en première année ? C’était hier, lui aussi.
La directrice reconnut Tatiana et vint elle-même la saluer. Autrefois, elle était si sévère, on n’osait même pas l’approcher !
— Bonjour. Vous êtes, dit-elle en consultant sa petite liste, la maman de Sacha Lazarenko, c’est bien ça ? Tatiana Nikolaïevna ? Et Vitali…
— Guennadiévitch. Nous sommes les Lazarenko, oui.
— Ah, oui. Par ici, je vous prie. Voici les parents dont les fils sont partis dans l’opération militaire spéciale… et y sont morts. Vous pourriez peut-être dire quelques mots ? Parler de votre Sacha ?
— Oh, qu’est-ce que je pourrais bien dire ? Bon, d’accord, je dirai quelque chose.
Il y avait là encore un certain nombre de personnes âgées, d’âges divers, et certaines n’étaient même pas grisonnantes. Certaines étaient ravagées par le chagrin, d’autres avaient l’air de rien ; les gens sont différents. Tatiana s’était bien sûr attendue à être seule avec Vitalia, elle avait mal compris l’invitation. Mais ainsi, c’était bien aussi, c’était juste : Sacha n’avait pas été tué, après tout, seulement chez elle.
Un homme en cravate s’approcha, arborant un insigne de Russie unie et un ruban de Saint-Georges. Il leur adressa un signe de tête ; on l’avait apparemment envoyé de l’administration municipale.
On aligna les élèves de première année. Ils se tenaient là, intimidés, leurs grands yeux écarquillés, cherchant leurs mamans dans la foule. La directrice ouvrit la cérémonie, souhaita aux tout-petits la bienvenue dans leur nouvelle vie scolaire, leur dit qu’une nouvelle étape importante commençait et que l’école deviendrait leur grande famille. Puis l’homme à l’insigne prit la parole.
— Chers enfants ! Comme vous le savez, notre pays traverse actuellement une période difficile. Pour que vous puissiez étudier, vous épanouir et grandir en paix, vos pères et vos grands frères combattent l’ennemi dans le cadre de l’opération militaire spéciale en Ukraine. Ils repoussent l’attaque ennemie sur les lignes éloignées, pour qu’il ne vienne pas jusque chez nous. Pour que vous puissiez vous construire tranquillement, devenir des hommes et vous aussi défendre notre patrie ! Et nous avons ici les parents de certains anciens élèves de votre école, si j’ai bien compris. Ils sont tombés en héros en combattant pour nous tous. Evguenia Borissovna, dit-il en s’adressant à la directrice, je vous prie de donner la parole aux pères et aux mères de ces héros.
La directrice examina les parents et choisit Tatiana et Vitalia ; elle les invita à rejoindre les responsables devant les rangs. Ils étaient gênés, mais s’avancèrent. On donna d’abord la parole à Vitalia, puisqu’il était l’homme.
— Vitali Guennadiévitch Lazarenko ! Père de Sacha Lazarenko, qui est tombé héroïquement cet été… Je vous en prie. Comment avez-vous réussi à élever un homme si remarquable, un tel patriote, un tel défenseur ?
Tatiana se raidit aussitôt, prête à intervenir. Et elle avait raison. Vitalia tressaillit des épaules ; d’abord, il ne sut pas quoi dire, puis il se lança.
— Ben, c’est… À propos de Sacha. Une fois, quand il était encore un gamin, à peu près comme les petits qui sont là. Je me souviens, ils jouaient à la guerre dans notre cour, autour des garages… commença-t-il.
— Laisse-moi faire ! l’interrompit Tatiana en l’écartant. Ce n’est pas ça qu’il veut dire. Ce qu’il veut dire, c’est que nous sommes très fiers de notre Sacha. C’est comme ça que nous l’avons élevé depuis l’enfance. Il a toujours été très courageux, il a toujours aimé sa patrie et sa famille. Et nous sommes très reconnaissants à notre président, à l’administration municipale et au ministère de la Défense pour leur soutien. Parce qu’ils ne nous ont pas abandonnés. Nous avons encore un fils, et quand il aura grandi, il ira lui aussi servir, il n’y a pas le choix, c’est comme ça dans notre famille. Parce que la vocation de tout homme, c’est de défendre sa patrie !
Evguenia Borissovna applaudit la première, puis l’homme à l’insigne regarda Tatiana avec respect et se mit à applaudir à son tour. Les autres professeurs suivirent, puis les parents. Tatiana se sentit alors si réchauffée, si émue, si heureuse — elle ne se souvenait pas d’avoir jamais éprouvé cela de toute sa vie.
• • •
Ils étaient arrivés à Cheremetievo dans deux voitures : Maxime et Marina séparément, et Kiriousha avec Diana en taxi. Kirill avait insisté. Il voulait soi-disant parler encore de quelque chose avec elle, se mettre d’accord sur quelque chose, comme s’il n’avait pas eu assez de temps jusque-là. Une gentille fille, pensait Maxime : ils ne sortaient ensemble que depuis une semaine à peine, et la voilà qui venait l’accompagner à l’aéroport.
À leur arrivée, tous les vols étaient retardés : à cause des drones ukrainiens, l’espace aérien avait été fermé. Eh bien, ils garèrent la voiture, entrèrent dans le terminal, saluèrent Diana, puis s’installèrent dans un café un peu à l’écart pour ne pas mettre les jeunes mal à l’aise. Diana avait son mascara qui avait coulé et elle était gênée devant eux.
— Alors, cette inspection ? Rien de nouveau ?
— Non, c’est toujours pareil, Marina. Rien n’a changé depuis hier.
Marina soupira et posa les doigts sur sa main. Il les saisit et les caressa. Il jeta un bref regard à Kirill : son fils ne regardait pas son père. Ils ne se parlaient pas.
Ils passèrent ainsi trois heures à l’aéroport. Ils avaient déjà mangé leur soupe tom yam au Coffee Mania. Ils avaient exploré jusque dans les moindres détails l’assortiment des kiosques à livres… Et sur les écrans, on ne lisait que « retardé ». Ils avaient beau avoir pris un vol avec escale en prévoyant une large marge, cette marge ne suffisait plus. Maxime commençait à paniquer à l’idée que leurs billets ne soient complètement perdus.
— Ça ne leur suffit pas, à la fin ? lâcha-t-il, priant une fois de plus devant le tableau d’affichage.
— À qui ? demanda Marina.
— Mais enfin, c’est eux, qui d’autre ? Quel rapport avec l’aviation civile ? Qu’ils frappent donc les objectifs militaires, pourquoi les gens devraient-ils souffrir ?
Elle le regarda sans rien dire. Puis, enfin, l’alerte fut levée et vint le moment des adieux. Il s’approcha de Kiryoukha, ouvrit les bras.
— Alors ?
L’autre secoua la tête. Maxime resta donc planté là, les bras grands ouverts. Marina chuchota quelque chose à son fils, qui rechignait. Tant pis, s’il ne voulait pas. C’était pour son bien, il comprendrait plus tard. Elle embrassa Kirill trois fois, à la russe, le bénit d’un signe de croix, puis revint auprès de Maxime, tandis que Diana conduisait Kiryoukha jusqu’au contrôle des passeports, faisait la queue avec lui et ne le lâchait qu’au dernier moment, juste devant la guérite, après un long baiser.
Va savoir, se dit Maxime, et si c’était une histoire vraie, une histoire pour toute la vie ? Après tout, chaque histoire pour toute la vie commence par une petite broutille sans importance.
— Suivant ! leur aboya la garde-frontière depuis sa cabine.
Kirill se retourna une dernière fois vers Marina et lui fit signe : allez, quoi, partez maintenant ! Puis il tendit son passeport. Mais Maxime ne voulait pas s’en aller.
Kirill était là, debout, montrant quelque chose sur ses doigts à Diana, souriant, plaisantant. Pourtant, le temps passait, et on ne lui rendait pas son passeport ; sur la guérite du contrôle des frontières, un voyant rouge était allumé. Puis on l’appela à la petite ouverture ; il se pencha et, courbé, se mit à répondre à la garde-frontière. Et le service des frontières dépendait du FSB, se rappela Maxime sans savoir pourquoi.
— Qu’est-ce qu’elle lui fait subir, là-dedans ? s’inquiéta Marina.
— Marina, qu’est-ce que j’en sais ? Si tu veux, on va demander…
Elle le faisait poireauter, le faisait poireauter ; cinq minutes passèrent, puis six… Enfin, elle se leva et sortit de la cabine en emportant le passeport de Kirill. Elle était encore toute jeunette, mais l’uniforme la vieillissait.
— Attendez ici, commanda-t-elle d’un ton étonnamment dur, avant de disparaître.
Kirill promena autour de lui un regard désemparé, comme quelqu’un qui passe à travers la glace et cherche désespérément à quoi se raccrocher ; son regard s’agrippa à son père.
• • •
— M’man ! C’est la banque qui appelle ! cria Svetka.
— Ça doit être des arnaqueurs !
Mais Tatiana s’approcha tout de même, bien qu’elle se méfiât de tout le monde et eût perdu l’habitude de faire confiance aux gens. À tort. C’était bien la banque qui appelait ; ils ne demandaient rien, ils lui annoncèrent qu’une somme versée par le ministère de la Défense venait d’arriver sur le compte : quatre millions et des poussières. Tatiana en resta abasourdie. Ils vérifièrent : il y avait eu d’autres versements, dont on ne leur avait pas parlé tout de suite, et voilà que leur part de parents était arrivée, les deux tiers.
Après avoir vérifié, puis s’être convaincue que c’était vrai, elle se mit à chercher ce magazine où il y avait le cottage en briques. Elle crut qu’on l’avait jeté, retourna toute la maison ; elle le retrouva dans la voiture. Elle en eut enfin le cœur soulagé.
Elle regarda les chiffres : cette fois, ça suffisait, à condition de vendre la maison de sa mère. Et qui allait demander son avis à la vieille ? Bref, au bout du compte, tout s’était arrangé comme il fallait.